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rité a toujours raison contre la majorité, l'individu contre la foule. Le moi des individualités supérieures lui paraît infaillible. Et cela n'est même pas démocratique.

Notez enfin que certains goûts, chez Ibsen, se trouvent en parfait contraste avec la prédication de ses personnages. Cet ennemi de la famille ne mène que la vie de famille. Ce critique mordant des vanités mon. daines est grand-croix de Saint-Olaf. Cet ami du peuple ne peut supporter un instant le contact du peuple. M. Ossip Lourié en convient lui-même et il excuse son modèle par l'exemple d'Horace qui chantait le vin, mais ne buvait que de l'eau ; d'Epicure, qui, professant le culte des plaisirs, vivait en ascète. C'est ainsi qu'Ibsen, tout en ébranlant les colonnes du capital, mène l'existence retirée d'un bourgeois bien rente, assez indifférent au reste du monde, tandis que Mme Ibsen, comme la comtesse Tolstoï, surveille les droits d'auteur et tient les livres et la caisse, diligente ménagère...

En réalité, le socialisme, ce sont les socialistes euxmêmes. Afin de comprendre celui-ci, il faut connaître ceux-là. Il ne saurait présenter un caractère uniforme ; car il est un composé d'états mentaux collectifs qui se forment naturellement dans les différentes couches sociales, ouvriers de la grande et de la petite industrie, petits patrons, petits paysans, petits employés, petits bourgeois, d'une part, et, de l'autre, intellectuels des professions libérales, dont la culture, les visées, les habitudes différent si profondément. Les socialistes n'ont qu'un trait commun: s'insurger contre l'ordre présent dont ils souffrent ou dont ils bénéficient d'une façon insuffisante et, partant, injuste au gré de leurs désirs. Ces différences, jointes aux jalousies naturelles, expliquent les divergences de vues et les

antipathies de personnes qui se produisent à eurs Congrès.

Si nous possédions des monographies exactes de tous ces militants politiciens des Congrès socialistes, nous jugerions, avec Vollmar, combien est erronée, et même ridicule, l'appellation qu'ils se donnent de prolétaires révolutionnaires, et nous serions sans doute surpris du rôle qu'y jouent les lettres et les francsmaçons de la bourgeoise petite et moyenne.

VI

SOCIALISME BOURGEOIS ET SOCIALISME OUVRIER

A mesure que le socialisme se répand dans le corps électoral, pénètre dans les assemblées, force la porte des ministères, ses doctrines deviennent de plus en plus vagues et confuses.

De sectes révolutionnaires, les socialistes ont transformé leurs organisations en partis politiques visant à la conquête des pouvoirs publics. Il s'agit donc pour eux de capter le plus grand nombre de voix électorales, dans les villes et les campagnes, de conclure des alliances avec les autres partis. Dès lors, les socialistes transigeants et opportunistes — et tous le sont à des degrés divers – durent tenir compte de la complexité des intérêts sociaux. Il leur fallut modifier la tactique et les programmes, imaginer un socialisme qui satisfasse à la fois les ouvriers non possédants, les paysans propriétaires, la petite bourgeoisie rurale et urbaine, les intellectuels et les décadents, les fonctionnaires et les ambitieus. Dès lors, on inventa de fuyants collectivismes, depuis le collectivisme intégral jusqu'au collectivisme ministériel qui se perd dans les lointains brumeux à mesure que les socialistes ac

quièrent les moyens de les réaliser (1). Nous avons eu le ministère partiellement socialiste de M. Millerand, et il semble bien que « l'intérêt supérieur » de ce ministère n'ait pas été précisément de mettre en pratique le programme de Tours ou de SaintMandé. Les socialistes ont dominé le ministère de M. Combes, l'exécuteur de leurs volontés, et la chasse aux moines en a été le grand cuvre... Aux antipodes, un ministère australien fut composé de purs socialistes. Ceux-ci, remarque M. Vilfredo Pareto, n'ont rien de plus pressé que de faire savoir « qu'ils n'ont nullement l'intention de socialiser les moyens de production », et se contentent de proposer les réformes bourgeoises, telles que l'établissement de pensions de retraite et l'arbitrage obligatoire pour la fixation des salaires. Quel aveu éclatant que les socialistes trompent le peuple, lorsqu'ils prétendent le conduire à la Cité collectiviste où « trônera la meilleure Humanité, entourée de la Justice sociale, et de la Vérité, non moins sociale ».

On ne saurait se lasser de les suivre dans leurs prudentes et savantes évolutions. Les socialistes se moquent fort des « tombeurs du socialisme » qui se flatteraient d'arrêter avec des raisonnements le mouvement de la démocratie ouvrière. Il ne s'agit pas de l'arrêter, mais de l'éclairer, tout au moins d'obliger les socialistes eux-mêmes à reconnaître l'erreur de leurs doctrines.

Cet effort n'a pas été infructueux, et ce n'est pas un faible succès pour les économistes de l'école libérale que de voir leurs adversaires céder à leurs critiques, et tenir eux-mêmes sur plus d'un point essentiel,

(1) Voir le livre de M. DE SEILHAC, Le Monde socialiste ; Paris, Lecoffre, 1904.

pour peu qu'ils soient sincères, le langage de l'économie politique « bourgeoise ». Bien avant Edouard Bernstein, M. Paul Leroy-Beaulieu avait soumis le collectivisme à l'examen le plus rigoureux, et Bernstein ne fait que répéter, sous une forme nouvelle, les objections depuis longtemps faites par l'économie politique au collectivisme. A la 4e édition de son livre désormais classique (1), M. Paul Leroy-Beaulieu a ajouté un nouveau chapitre sur les transformations les plus récentes du socialisme depuis 1895, que l'on ne saurait assez signaler à l'attention du lecteur. On y trouvera exposées toutes les nouvelles modes en matière de socialisme, et le dernier ou l'avant-dernier cri, le socialisme réformiste et le solidarisme « et autres visages nouveaux, adoucis et insinuants, qui ne sont que des formes atténuées du collectivisme ». L'auteur estime « que le danger de ces nouvelles doctrines est peut-être plus grand, en tout cas plus instant que celui du collectivisme ». Telle était aussi l'opinion de M. Vilfredo Pareto dans ses Systèmes socialistes dont on trouvera plus loin une analyse succincte (2).

M. Bourguin, sous un titre analogue (3), reprend à son tour l'étude du collectivisme, intégral ou partiel, du socialisme d'État, du socialisme communal, du socialisme corporatif et coopératif. Il recherche quel serait le fonctionnement hypothétique de ces systèmes, et s'ils favoriseraient à la fois la production et la li. berté. Il examine ensuite, d'après les dernières données de la statistique, si l'évolution économiqne jus

(1) Le Collectivisme; Paris, Guillaumin, 1903. (2) Giard et Brière, 1902. (3) Les systèmes socialistes et l'évolution économique ; Paris, A. Colin, 1904.

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