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pâturages, les champs et les capitaux. Les formes d'usurpation, de spoliation ont eu beau changer, on a toujours convoité l'âne, la femme, le champ et le pécule du voisin. Ce qui distingue les hommes des animaux, c'est qu'ils se sont livrés des combats acharnés, qu'ils se sont persécutés sans trêve et sans pitié, tantôt par religion, tantôt par orgueil, tantôt par cruauté pure et tantôt par ennui.

Dans cet art de faire souffrir, ils ont inventé des raffinements inouïs, déployé une richesse et une variété d'imagination qui surpassent de bien loin les animaux les plus habiles à ce jeu meurtrier. On en trouvera une description très étendue, quoique forcément incomplète encore, dans le livre de M. Letourneau (1); on y verra rivaliser entre elles les cinq parties du monde, pour les savantes et ingénieuses pratiques de la guerre. Nous ne donnerons de son étude qu'un aperçu sommaire, afin d'épargner les nerfs des lecteurs et surtout des lectrices. Qu'il vous suffise d'apprendre qu'en Mélanésie les Vitiens rôtissent sur le champ de bataille les cadavres des vaincus, ou engraissent les prisonniers qui, lorsqu'ils sont à point, forment le plat le plus recherché. Moins raffinés, les Calédoniens se jettent sur les cadavres encore palpitants. En Afrique, dans la vallée du bas Niger, les nègres réservent à leurs chefs les pieds et les mains, considérés comme morceaux de choix. Les PeauxRouges se contentent de brûler leurs captifs à petit feu, après les avoir écorchés vivants. Les anciens Egyptiens et les Ethiopiens mutilaient les vaincus d'une façon singulière, et c'est à cette coutume qu'on a fait remonter l'origine de la circoncision. La Bible porte témoignage de l'affreuse méchanceté du Peuple

(1) La Guerre dans les diverses races humaines ; Paris, 1895.

élu. L'histoire guerrière de l'Assyrie est ce qu'on peut imaginer de plus épouvantable. Le christianisme n'adoucit point suffisamment les meurs. Les croisés en terre sainte arrachaient les yeux à leurs prisonniers sarrazins, broyaient les enfants, violaient les femmes, faisaient flamber les juifs dans leurs synagogues, ou les éventraient pour voir s'ils n'avaient pas avalé de Tor. Durant la guerre des Albigeois, il y eut à Béziers vingt mille égorgés, sept mille périrent dans l'église Sainte-Marie-Madeleine. Pendant la lutte des Pays-Bas révoltés contre l'Espagne, ce ne sont que gens poignardés, pendus, hachés par des bourreaux en délire. La guerre de Trente ans fut un déchainement de démons; au sac de Magdebourg par l'armée de Tilly, il y eut quarante mille victimes. Lors de la Fronde, le brigandage le plus cruel se donna libre carrière. Comparez les admirables eaux-fortes où Callot a retracé les meurs guerrières de la première moitié du dix-septième siècle aux eaux fortes de Goya, ce peintre des hécatombes du premier Empire ; vous n'y verrez point de différence dans la terreur ou dans les supplices.

Et la gloire militaire a toujours été la plus estimée. Avec quelle joie Homère narre les hauts faits de ses héros ! Chez les civilisés, comme chez les sauvages, celui-là est le plus estimé qui a tué ou fait tuer le plus d'hommes. Souvent le chef guerrier est en même temps chef religieux et l'inspiré d'un Dieu sanguinaire et vindicatif.

La guerre nous apparait à travers l'histoire, qui en est remplie, comme la grande passion du genre hu. main, parce qu'elle a longtemps permis de satisfaire toutes les autres, la soif des richesses et l'ardent désir de commander et de dominer.

Mais à côté des maux de la guerre, il faut aussi voir les bienfaits. Chez l'homme comme chez les ani. maux, en même temps que l'esprit d'antagonisme, elle suscite l'esprit de solidarité. Les espèces animales concluent des alliances, se groupent en famille, en troupeau, en bande, chacun se dévoue bravement pour défendre la tribu. Les sociétés humaines se sont de mème agencées, disciplinées, hiérarchisées en vue des nécessités de la guerre, elles se sont soumises avec abnégation au commandement du plus apte. Comme le remarque Spencer, le succès dans la lutte avec d'autres sociétés implique rapidité, combinaison, ajustements spéciaux à des circonstances qui varient sans cesse : de là est venue la nécessité d'un pouvoir central auquel tout obéisse, d'une coopération de groupes qui se forment dans la guerre, grâce au gouvernement d'un seul. Les conflits élevés entre sociétés ont favorisé le développement de l'organisation sociale. Grâce à ces luttes perpétuelles, les races les mieux douées, les plus viriles, ont pu triompher et la civilisation avancer. La guerre exige des individus les qualités de dévouement utiles à l'ensemble. C'est surtout cet aspect que nos modernes apologistes de la guerre, de Maistre, Proudhon et de Moltke, pour ne citer que les plus célèbres, se sont attacbés à mettre en lumière. De Maistre voit, en outre, dans le sang l'engrais qui féconde le génie; il montre de puissantes générations d'artistes, fils de héros, surgissant après les grands ébranlements des guerres civiles ou étrangères, comme en Italie pendant la Renaissance, en Hollande après la guerre de l'indépendance et en France à la fin du premier Empire. De Moltke parle des bienfaits de la guerre sur un ton de ferveur mystique : « La paix perpétuelle est un rêve et ce n'est pas toujours un beau rêve. La guerre fait partie de l'ordre des choses établi par Dieu. Elle développe les plus nobles vertus de l'homme, le courage, l'abnégation, l'esprit de sacrifice. Le soldat fait fi de la vie. Sans les guerres, le monde tomberait en pourriture et se perdrait dans le matérialisme. »

Nos guerres modernes ont dépouillé quelques-uns des usages farouches du passé, elles tendent à se civiliser. Les vaincus ne sont plus massacrés, réduits en esclavage; au lieu de passer au fil de l'épée les habitants des villes prises, on se contente de lever tribut ou de les annexer. Enfin, de mal permanent qu'elle était, la guerre est devenue un fléau passager. C'est un orage qui laisse après lui le ciel pur. S'il faut en croire Buckle, cette atténuation de la guerre est tout à fait indépendante du progrès des sentiments moraux; elle a pour cause unique le progrès scientifique. De tout temps, les hommes ont considéré les guerres offensives comme injustes, et les guerres défensives comme justes. Bouddha et Jésus prêchent la mansuétude. Au moyen âge, la religion avait bien plus d'empire qu'aujourd'hui, il y avait plus de prêtres, plus de prosélytisme; et pourtant, pas une semaine ne se passait sans guerre et sans violence. C'est que les sociétés humaines ne se modifient pas selon les vues morales et les bonnes intentions de leurs membres; elles sont soumises à des conditions auxquelles elles ne peuvent se soustraire. C'est la découverte d'un nouvel art de tuer qui a rendu la guerre moins fréquente.

D'après Buckle, l'invention de la poudre à canon, au treizième siècle, a eu pour résultat imprévu de produire des circonstances très utiles à la paix. L'usage de la poudre a mis du temps à se répandre. Montaigne écrit encore au seizième siècle : « Les armes à feu font si peu d'effet, sauf l'étonnement des oreilles, qu'on en quittera l'usage.» Mais il en est résulté une révolution dans l'art de combattre. Jusque-là, les armées permanentes n'étaient pas connues: il n'y avait que des milices

rudes et barbares. Les professions pacifiques restaient universellement méprisées. Sauf les ecclésiastiques, toute l'Europe portait des armes; il n'était question que de guerre et de théologie, de sermons et de batailles : le commerce, les arts utiles se répandaient à peine. Un grand changement résulta de l'emploi de la poudre. Jusque-là, pourvu de l'arc et de l'épée qu'il héritait de son père, tout homme se trouvait équipé pour le combat; le nouveau système du mousquet coûtait cher, était difficile à manœuvrer. Il fallut recruter des corps spéciaux, uniquement voués à la profession militaire, les dresser, les séparer des conditions com: munes. Dès le quinzième siècle les troupes de mercenaires, ainsi formées, ruinèrent les anciennes milices. Grâce à cette division du travail, la séparation se fit entre soldats et civils ; les classes intellectuelles purent naître et se développer; du seizième au dixhuitième siècle une opinion publique se forma pour combattre les abus du gouvernement et tenter de les réformer. Finalement la poudre à canon eut pour effet d'atténuer l'ardeur belliqueuse.

Les découvertes de l'économie politique, parallèlement à celles de la science et au développement de l'industrie, agirent dans le même sens. Les hommes trouvèrent des moyens de s'enrichir moins meurtriers que ceux de la guerre. On connaît la parole prophétique de Saint-Simon : « Le monde ancien fondé sur la conquête a dû s'organiser en vue de la conquête; le monde moderne fondé sur le travail s'organisera nécessairement au profit du travail. » Encore imbues de la vieille tradition militaire, les masses cependant commencent à ouvrir les yeux. Les économistes font ce qu'ils peuvent pour les éclairer. M. Novicow s'est plu à dresser le bilan des guerres, en capitaux et en hommes. Durant la guerre de Trente ans, la moitié de la population fut

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