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Il y a dans l'Asie plusieurs autres fleuves nommés Arave:
ce qui peut faire croire que l'étymologie du nom, tirée
d'épass, est bien fondée; car tous ces fleuves ainsi nommés
sont des torrens. Il y a un Araxe dans la Perse, et un autre
que les anciens auteurs confondent avec l'Oxus. L'Araxe
d'Hérodote, liv. I, est, selon la commune opinion, le Folga,
qui a quarante embouchures comme l'Araxe d'Hérodote.
Cependant l'Araxe d'Hétodote (livre 1, n°. 202) coule du
pays
des Mantienes vers le soleil levant. Cela convient-il au
Volca, qui coule du nord au sud, et non vers le soleil le-
vant? Araxe est peut-être une espèce de nom générique,
que dans l'antiquité la plus reculée on a donné à tous les
fleuves extrêmement rapides : car il est vraisemblable qu'ori-
ginairement tous les noms propres ont signifié quelque chose
de réel, et ont été tirés des attributs et propriétés des choses
auxquelles on les donnoit,

M. Racine, dans son poème de la Religion, liv. IV, a donné une espèce de traduction de cet endroit de Virgile. Une imitation aussi heureuse vaut une traduction fidèle. Que ne pouvons-nous avoir toute l'Énéide rendue de cette manière ! Que nous la lirions avec plaisir ! Plût à Dieu que M. le Franc, qui traduit actuellement les Géorgiques en vers, et qui dans sa tragédie de Didon a si bien imité le quatrième livre de l'Eréide, formát le dessein de nous donner ainsi tout ce pocme traduit ou imité !

Voici l'imitation des vers de Virgile par M. Racine.

Dans ses nombreux vaisseaux une reine ose encore
Rassembler follement les peuples de l'Aurore.
Elle fuit, l'insensée : avec elle tout fuit;
Et son indigne amant hon'cusement la suit.
Jusqu'a Rome bientôt par Auguste tra'nées,
Toutes les nations à son char enchaînées,
L'Arabe, le Gelon, le brulant Africain,
E: Phabitant glacé du nord le plus lointain,
Vont orner du vainqueur la marche triomphante.
Le Parthe s'en alarme, et d'une main tremblante
Rapporte les diapeaux à Crassus arrachés.
Dans leurs Alpes en vain les Rhètes sont cachés :

La foudre les atteint; tout subit l'esclavage.
L'Araxe, mugissant sous un pont qui l'outrage,
De son antique orgueil reçoit le châtiment,
Et l'Euphrate soumis coule plus mollement.

M. Racine joint à ce morceau l'imitation d'un autre endroit de Virgile:

jka

Claudentur belli portæ : Furor impius intus,
Sæva sedens super arma, et centu
ntum vinctus ahenis
Post tergum nodis, fremet horridus ore cruento.

Paisible souverain des mers et de la terre,
Auguste ferme enfin le temple de la guerre.
Il est fermé, ce temple où par cent noeuds d'airain

La Discorde attachée, et déplorant en vain

Tant de complots détruits, tant de fureurs trompées,
Frémit sur un amas de lances et d'épées.

:

C'est sans doute le bouclier d'Achille, dans le dix-huitième livre de l'Iliade, qui a fait naître à Virgile l'idée du bouclier de son héros mais il me semble qu'il a bien surpassé son modèle. Il y a, il est vrai, bien des beautés dans le bouclier' d'Achille; c'est une peinture yariée et toute pleine de graces: mais on n'y remarque point cette force, cette grandeur, cette noblesse du bouclier d'Enée. Le merveilleux est à peu près égal dans l'un et l'autre, et il n'y a aucune objection contre' la possibilité du premier qu'on ne puisse faire contre celle du second: objections frivoles et ridicules, faites par l'auteur du poeme de Clovis, et en dernier lieu par feu M. de la Motte dans la préface de son Iliade en vers françois. Si l'on en croit ces mauvais critiques, Homère (et Virgile par conséquent) n'a pas le sens commun lorsqu'il donne des mouvemens rapides et successifs aux figures du bouclier d'Achille, lorsqu'il les fait agir et parler : comme si un beau tableau,` sans exprimer ni l'action ni la parole, ne les représentoit pas à l'esprit par l'attitude et le caractère des figures! Le valet d'Horace (sat. VII, liv. 11) dit, en parlant d'une mauvaise enseigne de cabaret, qu'on y voyoit le combat de deux gladiateurs, comme si véritablement ils portoient et paroient des coups:

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Velut si

Re vera pugnent, feriant, vitentque moventes
Arma viri.

Homère et Virgile parlent comme parle tout homme qui explique un tableau : ils donnent aux figures la vie et le mouvement. Ainsi le valet d'Horace avoit plus de sens que Desmarets et la Motte, ou du moins parloit mieux de peinture. A l'égard de la multiplicité des objets, qui est le sujet du second reproche, il tombe à la vérité moins sur Virgile que sur Homère. Il ne laisse pas cependant de paroître un peu étonnant que Vulcain ait pu représenter tant de choses diverses sur un bouclier, en le supposant même de quatre pieds de hauteur. Mais c'est l'ouvrage d'un dieu; tout doit y être merveilleux. Après tout, il n'y a rien ici de physiquement impossible. Callot auroit représenté tout cela, et peut être davantage, dans une estampe de moindre grandeur. Enfin on objecte que dans le bouclier d'Achille on ne voit rien qui ait aucun rapport à ce héros. Cela est vrai : mais ce n'est pas un défaut. Homère n'a voulu que semer de la variété et des images gracieuses en cet endroit : il n'a point eu dessein d'y tracer la généalogie ou l'histoire d'Achille, ni d'y faire de son bouclier un manifeste, comme M. de la Motte l'auroit souhaité, pour le rendre plus beau. Virgile a eu un autre projet dans la description du bouclier de son héros, et j'avoue qu'en cela il l'emporte sur Homère. C'est l'histoire romaine en abrégé, et en particulier l'histoire d'Auguste. C'est un autre tableau, plus noble, plus intéressant pour ses contemporains, plus flatteur pour les Romains et pour leur maitre. Les vers de Virgile sont bien plus beaux et bien plus forts que ceux d'Homère en cet endroit. Malgré cela Homère a toujours la gloire de l'invention; Virgile n'a que celle de l'imitation. Mais quelle imitation! que l'imitateur est audelà de l'inventeur !

Je crois qu'il est à propos, pour la facilité du paralièle, de mettre ici sous les yeux du lecteur la description du bouclier d'Achille, traduite par madame Dacier. Ceux qui ne

sont point en état de comparer les originaux, auront au moins le plaisir de comparer les copies. Si Virgile paroît à quelqu'un au-dessous d'Homère, il doit s'en prendre à ma foible traduction, et non au prince de la poésie latine. A l'égard de celle de madame Dacier, dont la réputation est établie, je n'ai pas jugé à propos d'y rien changer. Je ne puis néanmoins dissimuler qu'elle me paroît en général négligée, foible, plate, et même barbare. Je n'ai jamais été étonné que ceux qui jugent d'Homère sur la version de madame Dacier fissent peu de cas de ce grand poète, dont elle ne rend que les idées principales, sans avoir égard aux idées accessoires, dont dépend toute la beauté d'un ouvrage d'esprit.

Description du bouclier d'Achille, tirée du livre dixhuitième de l'Iliade, traduite par madame Dacier.

PRENEZ courage, grande déesse, lui répond Vulcain, et n'ayez sur cela aucune inquiétude. Plút à Dieu que lorsque la mort impitoyable poursuivra votre fils, je pusse aussi bien le cacher, comme je lui ferci des armes qui feront l'étonnement et l'admiration de l'univers!

Il dit, et sans différer il part d'auprès de la déesse, et va à sa fo ge. Il approche d'abord ses soufflets du feu, et leur ordonne de travailler; ils soufflent en même temps dans vingt fourneaux, et accommodent si bien leur souffle aux desseins de ce dieu, qu'ils lui donnent le feu fort ou foible, selon qu'il en a besoin, I jette des barres d'airain et d'étain avec des lingots d'or et d'argent dans ces fournaises embrasées; il place une grande enclume sur son pied, prend d'une main un pesant marteau et de l'autre de fortes tenailles, et il con mence à travailler au bouclier, qu'il fait d'une grandeur immense et d'une étonnante solidité, et qu'il embellit avec une variété merveilleuse. Il l'environne d'un bord à trois rangs d'or, accompagnés d'une courroie d'argent flexible: il met cing doubles de métal l'un sur l'autre, et sur le dernier il épuise en une infinité d'ouvrages miraculeux les merveilles

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de son art avec une science toute divine. Il y représente la
terre et le ciel et la mer, et le soleil infatigable, et la lune
dans toute sa plus grande lumière; il y représente tous les
astres dont le ciel est couronné, et toutes les différentes con-
stellations, les pléiades, les hyades, le violent orion, et
l'ourse, qu'on appelle aussi le chariot, qui, tournant toujours
autour du pôle, paroît toujours à notre vue, et observe tou-
jours l'orion : c'est la seule constellation qui ne se baigne
jamais dans les flots de l'océan. Il y place deux villes de
peuples renomnés pour leur éloquence. Dans l'une on voit
des noces et des festins; de nouvelles mariées, sortant de
leurs maisons, sont conduites dans les rues avec un bel
ordre, à la clarté des flambeaux ; tout retentit des chants
d'hyménée; des troupes de jeunes gens précèdent et suivent
cette pompe nuptiale, en dansant au son des trompettes et
des flútes; et les femmes de la ville, attirées par la curio-
sité, sont à leurs portes, et regardent cette marche avec ad-
miration.

D'un autre côté, dans la place, on voit une assemblée de peuple, et au milieu deux citoyens qui plaident ensemble pour l'amende due au sujet d'un homme qui a été tué. Celui qui a fait le meurtre soutient devant le peuple qu'il l'a payće, et le parent du mort assure qu'il ne l'a point reçue, et tous deux, pour vuider leur différent, ont recours à la déposition des témoins, Chacun a ses partisans qui le favorisent. Des hérauts font ranger le peuple; et les vicillards qui doivent juger sont assis dans un cercle sacré sur des pierres bien façonnées et bien polies : leurs sceptres sont entre les mains des hérauts, qui les tiennent près d'eux ; et quand ils se lèvent l'un après l'autre pour aller aux opinions, ils prennent chacun de la main de ces hérauts ces sceptres, caractère sacré de lą justice. A leurs pieds sont déposés deux talens d'or, destinés à celui qui par la force de ses preuves aura obligé ses juges à se déclarer en sa faveur.

Autour de l'autre ville sont campées deux armées, dont les armes brillent comme des éclairs : l'une menace la ville de

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