Page images
PDF
EPUB

même assez rapprochée de son commencement; comme au 18 fructidor, qu'il ne l'eût été de terminer promptement les guerres civiles de la Ligue et de la Fronde. Dans les provinces où la révolution a allumé la guerre civile, elle s'y est faite avec constance et opiniâtreté, parce que dans ces provinces le peuple tout entier prenoit diversement à cœur la révolution. Le directoire, de son vivant, exerça fort paisiblement son autorité sur les autres départemens; il ne put jamais réduire laVendée. Quelques jours suffirent à Buonaparte pour régner sur la France, les provinces de l'ouest exceptées, qui même après la pacification lui donnoient plus d'inquiétude que tout son vaste empire. A son retour, au 20 mars, elles lui opposèrent une vive résistance; elles seules firent une assez puissante diversion pour l'obliger à diviser ses forces. Ces réflexions, toutes fondées sur des faits historiques non contestables, je ne les présente que parce qu'elles appartiennent à mon sujet; elles prouvent plusieurs choses essentielles : la première, que depuis vingt-trois ans le peuple a laissé faire, mais n'a rien fait par lui-même; la seconde, que quand il a participé à des mouvemens, quand la population s'est armée, ce fut toujours pour la monarchie; la troisième, que quand la république ou la démocratie ont été en péril ou en déconfiture , jamais et nulle part ilue s'est opéré un soulèvement protecteur pour

elles. Cela prouve surtout que les Français ne sont ni démocrates ni républicains ; que quelques efforts qu'onaitfaits pour changer leur caractère, leurs mœurs et leur religion qui s'opposent à ce qu'ils le deviennent, on n'a pu y réussir. Ce n'est pas en France seulement que la démocratie ne peut parvenir à s'établir. Quoique le caractère des Anglais, leurs mœurs et même leur religion, et de plus la nature de leur gouvernement, s'en rapprochent davantage, lors de leur révolution, dans le dix-septième siècle, les tentatives pour les y amener furent également sans succès. Voici ce que dit Montesquieu, au chapitre III du livre 3:

« Ce fut un assez beau spectacle dans le siècle » passé, de voir les efforts impuissans des » Anglais pour établir parmi eux la démocratie. » Comme ceux qui avoient part aux affaires » n'avoient point de vertu; que leur ambition » étoit irritée par le succès de celui qui avoit le » plus osé(Cromwel ); que l'esprit d'une faction » n'étoit réprimé que par l'esprit d'une autre y » le gouvernement changeoit sans cesse; le » peuple étonné cherchoit la démocratie, et ne » la trouvoit nulle part. Enfin, après bien des » mouvemens, des chocs et des secousses, il » fallut se reposer dans le gouvernement même » qu'on avoit proscrit. »

Vous entendez bien mal, me dira-t-on, ce qu'il faut entendre par la démocratie, et c'est à tort que vous la confondez, que vous en faites une seule et même chose avec la république. Sans doute le gouvernement re'publicain ne convient pas à l'étendue de la France; mais il faut nécessairement introduire la démocratie dans l'une des Chambres, comme l'aristocratie dans l'autre .-c'est là l'essence du système représentatif; il faut ne pas concevoir ce système pour en rejeter la démocratie : par elle seule les intérêts du peuple seront défendus, et la liberté maintenue. Le monarque et la Chambre des Pairs réprimeront les excès dans lesquels se jetteroit la partie démocratique du pouvoir législatif.

Si je ne suis pas de cet avis, je crois l'énoncer assez clairement, assez positivement, pour qu'on m'accorde que je conçois ce que l'on veut.

Comme système, comme théorie , j'ai peu de choses à dire, et il se peut qu'il se rencontre un peuple sur la terre auquel cette théorie puisse convenir, car sur le papier d'un discours ou même d'une loi, les théories sont en général régulièrement tracées; mais s'il est vrai que depuis long-temps les théories les meilleures en apparence, lorsqu'on en vient à Ja pratique, font des peuples, des dupes d'abord, puis des victimes, il faut examiner par avance l'effet que ces théories produiront, quand on en viendra à l'application, et s'il n'y auroit pas d'autres théories du système représentatif plus conye

nables, plus appropriées aux peuples pour lesquels on les conçoit.

Que si on me répondoit qu'il faut absolument écarter toute distinction , car la démocratie est partie essentielle du système représentatif, il me seroit permis de répliquer que c'est là ce qui est en question. En bonne règle , on ne peut pas décider la question par la question même. Tous les gouvernemens, quelles que soient leur dénomination et leur nature , ont été modifiés de mille manières différentes. Les républiques d'Athènes, de Lacédémone, de Rome et de Carthage, ne se ressembloient pas entre elles, et chacune d'elles avoit le gouvernement qui lui convenoit le mieux. Elles furent toutes florissantes tant qu'elles le conservèrent :aucune d'elles n'a péri par la guerre, je n'excepte pas Carthage, mais parce que la nature de leur gouvernement a été corrompue. Les diverses républiques des temps modernes ne se ressembloient pas davantage : celles de l'Italie se rencontroient sur un seul point; c'est qu'elles étoient toutes horriblement tyranniques pour les peuples. La monarchie, dans les temps anciens, étoit aussi fort diversement modifiée , et Aristote en définit cinq espèces différentes. Dans les temps modernes, elles l'ont été également. Toutes les monarchies d'Europe étoient tempérées, aucune ne se ressembloit : celle de France et celle d'Espagne étoient tempérées par les mêmes puissances intermédiaires, le clergé et la noblesse; il en résultoit cependant deux gouvernemens monarchiques bien dissemblables. Le système représentatif peut, et j'ajoute, doit être modifié comme tous les autres; sans cela notre Charte et nos lois fondamentales pourroient convenir à toute l'Europe. Pourquoi pas même à toute la terre? déjà les faits le prouvent; car la Charte anglaise, et l'ensemble du droit politique des Anglais, non seulement ne ressemble pas à la xiôtre, mais est regardée par quelques uns comme n'étant pas assez démocratique pour les Français, et par quelques autres comme l'étant trop. La Charte de la Bavière diffère beaucoup des deux premières; chacune de celles qui paroîtront en différeront aussi, et différeront nécessairement entre elles. Cela pourroit suffire pour démontrer qu'il reste une grande question à décider, et qu'elle est entière.

Ce n'est pas seulement par les raisons que je viens de donner, qu'on peut décider que le système représentatif peut être plus ou moins modifié , c'est-à-dire être plus ou moins démocratique , ou même ne l'être point du tout; d'autres raisons se présentent : la Charte dit seulement que la puissance législative s'exerce collectivement par le Roi et les deux Chambres; et par aucune de ses dispositions, elle n'indique ni n'introduit ce principe démocratique. L'analyse si admirablement faite dans l'esprit des

« PreviousContinue »