Page images
PDF
EPUB

Aux gens obscurs. Ainsi l'humanit é
Associée à la Divinité,
Put devenir capable de produire
Ces demi-dieux , ces sages , ces béros;
De consommer ces étonnans travaux
Qui font époque et que le monde admire.

La Poésie a, dit-on , épuisé
Tous les trésors de la Mythologie;
Sur ses héros , ses dieux , on est blasé;
Et cependant, au printemps de la vie,
A l'âge heureux où le cœur nous conduit,
Qu'avec délice on se trouve sédu't
Par ses tableaux , et sa douce magie!

Mais l'âge vient; le cœur désenchanté
Des fictions, des brillantes chimères,
Fuyant l'erreur cherche la vérité
Dans ce recueil des humaines misères
Qu'on nomme Histoire. On demande an passé
Pour le présent des guides salutaires.
Qui sait l'histoire est-il plus avancé?
Qu'y trouve-t-on? ce que j'avais pensé;
Que les enfans valent au moins leurs pères.
Dans tous les temps , des vices , des vertus,
Mêmes forfaits , mêmes traits magnanimes,
D'heureux brigands , d'innocentes victimes,
Plusieurs Nérons et fort peu de Titus.
Mêmes destins , des chaumières, des temples;
Mêmes travers absurdes ou plaisans.
Dans ces derniers , pour comparer les temps,
Permettez-moi de choisir mes exemples!

Je suis exact, je n'ai rien inventé,
Et le récit de ma muse naïve
A pour mérite au moins la vérité,
Et pour garant celle de Tite-Live. *

•Ur. 9.

Ce peuple-roi, ces Romains si vailles, Pauvres dos arts , riches ile libertes , Ornaient leur culte et ses solennités En y mêlant la danse et la musique. Les baladins, qu'un emploi glorieux Associait aux louanges des dieux, Etaient pavés par la caisse publique. Mais aux grands jours, en ces temps solennels, Où le service était plus qu'ordinaire, Ils recevaient pardessus leur salaire Un supplément en vin , en bonne chère, Tributs pieux de la foi des mortels.

Ce supplément n'était que volontaire, tin pur effet de libéralité; ,

Mais par Je temps déjà bien cimenté.
Les histrions, sans examen, sans craintes,
En jouissaient avec sécurité
Comme d'un droit à l'abri des atteintes.
Vous savez tous qu'à Rome il existait
Un magistrat que Censeur on nommait.
Vous connaissez sa noble compétence
Qui s'étendait du sénat à l'autel.
Tous ses décrets souverains, sans appel
S'exécutaient sans nulle résistance.
Le Censeur donc, par des soins assidus ,
Par les efforts d'un dévouement civique,
Avec chaleur poursuivant les abus
Qui corrompaient la morale publique ,
Rétablissait l'empire des vertus.

Il avait fait mainte réforme utile,
Réduit le luxe et la table des grands;
Ange de paix dans Ions 1rs d:fT<'rcns
Il maintenait l'union dans la -\ille.
Aimé, béni par les bons citovens ,
Quand tout semblait à son zèle facile

Il échoua sur les musiciens.

Par un décret, orné d'un préambule,

11 supprima les repas de favenr.

Qui vous peindra les éclats, la fureur

De ces Messieurs? « N'est-il pas ridicule

» De nous forcer à la sobriété?

» S'écriaient-ils. « C'est une indignité;

* C'est aux autels , aux dieux faire une insulte- >

Ces vils jongleurs, vains ornements du culte,

S'associaient à la divinité!

On les voyait, excitant au tumulte ,

Semer la plainte et la rébellion.

A les entendre, un magistrat impie

A fait outrage à la religion

En supprimant.... une collation.

« Que de fléaux sa profanation

» Doit attirer un jour sur la patrie;

» Car tôt ou tard il faut qu'elle l'eipie. »

Par ces clameurs, le peuple préparé,

Commence à prendre intérêt à leur cause;

On n'agit pas , mais on murmure, on glose;

L'esprit de trouble a déjà pénétré.

Tel dans l'été , lorsqu'un ciel sans nuage,

Du plus beau jour nous donne le présage;

Un vent léger soudain ride les eaux ,

A l'horizon un point noir se dégage,

Il croit, s'étend, se gonfle de l'orage,

Et de la foudre il porte les carreaux.

Ainsi, de Rome une cause futde

Vint tout-à-coup détruire le repos.

Des histrions la cabale indocile,

Loin d'obéir au décret du Censeur,

Avec éclat avait quitté la ville;

Et ce parti qu'on croyait un bonheur

Précipita la tourmente civile.

Le peuple ému s'agite avec fureur,

Il ne reut plus assister à des fête»
Dont sont exclus les chants et les trompettes:
» Les Dieux , dit-il, justement irrités
» Nous puniront dç cette irrévérence,
» Et nos malheurs seront hien mérités. »
11 voit déjà la céleste vengeance
Lancer la foudre et tous les maux prédits.
Rome périt, la peste la désole;
Les eaux du THire inondent ses parvis
Et les Gaulois brûlent le Capitole.
Pauvres humains! Ainsi ce don fatal
De pressentir les maux que Ton doit craindre,
Nous rend présent le sentiment du mal
Long-temps avant qu'il ait pu nous atteindre;
Puis , nous souffrons de sa réalité.
Mais , pour le bien, c'est une différence;
On le souhaite avec avidité.
Posséde-t-on? c'est avec nonchalance.
On s'accoutume à la prospérité,
Et notre cœur , que le désir enflamme ,
S'éteint alors qu'il commence à jouir.
Pauvres humains! les heureux n'ont qu'une ame,
Les malheureux en ont deux pour souffrir.
Les fiers Romains saintement factieux ,
Dévots par crainte, et fous par fanatisme ,
Aux préjugés immolant le civisme ,
Se révoltaient pour la gloire des Dieux I

Faiidra-t-il voir la ville aux Sept-Collines,
Pour un dîner et d'insipides chants ,
Et par les mains de ses propres en fans
S'anéantir en monceaux de ruines?....
Mais abrégeons le récit ennuyeux
D'un sot délire et de faits ridicules;
Qu'on sache donc qu'un peuple audacieux
Faisait trembler sur leurs chaises curules,
Les sénateurs dans le temple assiégés.

Ces magistrats se virent obligés
De révoquer le décret effrovable
Dont les chanteurs se trouvaient outragés ;
Puis, rapnelés par un acte honorable
Très-amplement ils sont dédommagés.

A leur retour une foule imbécille,
Ivre de joie et dans l'enchantement,
Les honora d'un triomphe éclatant,
Et promena ces jongleurs par la ville
Sur le char même où s'assit Paul-Emile.

Voilà l'Histoire, et, malgré ses leçons, L'homme, entout temps, a fait les mêmes choses. On s'ameuta souvent pour des chansons, On s'égorgea pour de futiles causes.

L'Histoire instruit, dit-on; eh! s'il vous plait, De quoi ? d'horreurs. Elle afflige, elle accuse. Riche d'espoir, la Fable consolait : Elle promet quand la raison refuse ; Une promesse est toujours un bienfait. A qui jouit, qu'importe qu'il s'abuse ? La vérité, quand elle nous déplaît, Vaut-elle donc l'erreur qui nous amuse ?

[graphic]
« PreviousContinue »