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Autrefois ma muse rustique
Vous présenta, de ses modestes mains,

Des fruits de son clos poétique,
Et quelques fleurs de ses jardins :

Au lieu de ce tribut fragile,
Je vous offre aujourd'hui le laurier de Virgile;

Non ce laurier profane et mensonger
Que sur le Pausilipe au crédule étranger
L'intérêt vend, et que

l'erreur achete;
Mais le laurier dont ce fameux poète
Orna le front du second des Césars,
Lorsque, vainqueur des discordes civiles ,

Il relevait les temples et les villes ,
Ressuscitait les lois, et ranimait les arts.

Du poète romain téméraire interprète,

J'écoutai mon audace indiscrète; Mais peut-être un rayon de son feu créateur Anima quelquefois son faible imitateur :

Sous votre zone glaciale

Ainsi l'aurore boréale,
Quand le soleil absent diffère son retour
Triomphe de la nuit, et console du jour,

Virgile, ignoré de nos belles,

Quelquefois de nos beaux-esprits,

Dans des estampes infidèles
Avait perdu son brillant coloris :

Si de ses peintures vivantes
J'ai conservé quelques touches savantes ,

Que votre accueil en soit le prix.

Dans vos loisirs, si j'en dois croire

Cette légère déité
Qui pour vous abjurant son infidélité,
Déjà de vos vertus parle comme l'histoire,
Vous cultivez les arts; et, dans le même temps
Où vous dictez vos lois sur la terre et sur l'onde,
A ces soins importants qui font le sort du monde

Vous dérobez quelques instants
Pour les donner à la langue divine

Et de Corneille et de Racine.
Un jour, si mon désir, des dieux est avoué,
Partout se répandra cette langue immortelle;

Car le langage où vous êtes loué
Doit devenir la langue universelle.

Si dans le nord un Virgile nouveau, Pour vous de l'épopée allume le flambeau,

Il n'aura plus à peindre un prince déplorable,
Roi fugitif d'un peuple misérable,
De malheurs en malheurs jeté par les destins;

Ni quelques barques vagabondes
Au gré d'Éole errantes sur les ondes,
Et demandant un port à des climats lointains;

Mais un grand peuple heureux dans sa patrie, Riche de vos vertus et de son industrie,

Mais vos sujets et vos vaisseaux, Heureux instituteurs d'un monde encor barbare;

Par le commerce le plus rare,

Et des échanges tout nouveaux ,
Portant des maurs et des lois au Tartare,
Et rapportant ses grains et ses troupeaux.

C'est sur les

pas

de mon modèle,
C'est en son nom que ma muse aujourd'hui,

Son admiratrice fidèle,
Ose solliciter l'appui

D'un prince humain, sensible et juste.
Virgile est mon Mécène; et qui peut mieux

que

lui Me protéger auprès d'Auguste ? Mais, quoi! vous comparer à ce Romain fameux,

N'est-ce point blesser votre gloire ?

Plus d'une cruauté, plus d'un crime honteux,
Aux

yeux de l'avenir a souillé son histoire :
Il proscrivit Ovide; il livra Cicéron;
En couronnant Tibère il prépara Néron.
Votre gloire en naissant, calme, innocente et sage,
Éclata sans tempête, et brilla sans nuage.
D'un beau jour du printemps, tel le jeune soleil,

Sous un ciel paisible et vermeil
Ouvrant et poursuivant sa course,

Et, pour tous les climats divers
D'abondance et de joie inépuisable source,
N'enlève les

vapeurs dans l'empire des airs
Que pour les rendre à la terre embrasée
En salutaire pluie, en fertile rosée,
Des couleurs sur la terre épanche le trésor
Se lève dans la pourpre et se couche dans lor,
De sa douce lumière enveloppe le monde,
S'annonce à l'univers avec un front serein,

Endort les vents et tranquillise l'onde,
Joint les bienfaits du soir aux bienfaits du matin,
Rend les prés aux troupeaux, et les fleurs à l'abeille,
Permet aux Zéphyrs seuls de suivre son chemin ,

Et ne répond au genre humain,
Ni des tempêtes de la veille,

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Ni des torrents du lendemain :

Tel descend le bonheur de votre

rang

sublime. Daignez donc m'accorder votre indulgente estime; Et que Virgile en costume français,

Pour jouir d'un nouveau succès,
Passant de ces belles contrées

Sur vos plages hyperborées,
Obtienne encor dans le palais des Czars
Les honneurs qu'il reçut à la cour des Césars.
Il n'y trouvera pas la maîtresse du monde,
En crimes, en vertus, en désastres féconde,
Vil ramas , en naissant, de peuplades sans nom;
Au sortir du berceau comme un jeune lion

Dévorant tout sur son passage; Au milieu de la paix jouet d'un long orage, Échappant par la guerre à la dissention; Tourmentant en tous sens ses lois républicaines ; Payant la liberté de se choisir des chaînes Par la discorde et la sédition;

Se lassant d'un bonheur tranquille;
Soumise dans les

factieuse à la ville;
Par des décrets gouvernant le soldat,
A la fougue du peuple opposant les auspices,
Sage dans son sénat, folle dans ses comices,

camps,

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