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fois en danger la république romaine. Un homme couvert de plaies s'échappa de la maison de son créancier et parut dans la place". Le peuple s'émut à ce spectacle. D'autres citoyens que leurs créanciers n'osoient plus retenir, sortirent de leurs cachots. On leur fit des promesses, on y manqua : le peuple se retira sur le Mont-Sacré. Il n'obtint pas l'abrogation de ces lois, mais un magistrat pour le défendre*. On sortoit de l'anarchie, on pensa tomber dans la tyrannie. Manlius, pour se rendre populaire, alloit retirer des mains des créanciers les citoyens qu'ils avoient réduits en esclavage*. On prévint les desseins de Manlius ; mais le mal restoit toujours. Des lois particulières donnèrent aux débiteurs des facilités de payer *, et l'an de Rome 428 les consuls portèrent une loi " qui ôta aux créanciers le droit de tenir les débiteurs en servitude dans leurs maisons°. Un usurier nommé Papirius avoit voulu corrompre la pudicité d'un jeune homme nommé Publius " qu'il tenoit dans les fers. Le crime de Sextus* donna à Rome la liberté politique ; celui de Papirius y donna la liberté civile. Ce fut le destin de cette ville que des crimes nouveaux y confirmèrent la liberté que des crimes anciens lui avoient procurée. L'attentat d'Appius sur Virginie remit le peuple dans cette horreur contre les tyrans que lui avoit donnée le malheur de Lucrèce. Trente-sept ans * après le crime de l'infâme Papirius, un crime pareil * fit que le peuple se retira sur le Janicule*, et que la loi faite pour la sûreté des débiteurs reprit une nouvelle force.

1. Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, liv. VI. (M.)

2. Les tribuns du peuple.

3. Plutarque, Vie de Furius Camillus, c. xvIII. (M.)

4. Voyez ci-après le chap. xxII du liv. XXII. (M.)

5. Cent vingt ans après la loi des douze Tables. Eo anno plebi romanœ velut aliud initium libertatis factum est, quod necti desierunt. Tite-Live, liv. VIII, c. xxvIII. (M.)

6. Bona debitoris, non corpus obnoxium esset. Ibid. (M.)

7. Publilius.

8. Sextus Tarquin.

Depuis ce temps, les créanciers furent plutôt poursuivis par les débiteurs pour avoir violé les lois faites contre les usures, que ceux-ci ne le furent pour ne les avoir pas payés.

1. L'an de Rome 465. (M.)

2. Celui de Plautius, qui attenta contre la pudicité de Veturius. Valère Maxime, liv. VI, , c. 1, art. Ix. On ne doit point confondre ces deux événements : ce ne sont ni les mêmes personnes, ni les mêmes temps. (M.)

3. Voyez un fragment de Denys d'Halicarnasse, dans l'Extrait des vertus et des vices, l'Épitome de Tite-Live, liv. XI, et Freinshemius, liv. XI. (M.

DES CHOSES QUI ATTA QUENT LA LIBERT É
DANS L A M0NA R CHIE .

La chose du monde la plus inutile au prince a souvent affoibli la liberté dans les monarchies : les commissaires nommés quelquefois pour juger un particulier 1.

Le prince tire si peu d'utilité des commissaires, qu'il ne vaut pas la peine qu'il change l'ordre des choses pour cela. Il est moralement sûr qu'il a plus l'esprit de probité et de justice que ses commissaires, qui se croient toujours assez justifiés par ses ordres, par un obscur intérêt de l'État, par le choix qu'on a fait d'eux, et par leurs craintes mêmes*.

Sous Henri VIII, lorsqu'on faisoit le procès à un pair, on le faisoit juger par des commissaires tirés de la chambre des pairs : avec cette méthode on fit mourir tous les pairs qu'on voulut.

1. C'est ainsi que furent jugés Cinq-Mars, Fouquet et tant d'autres.

2. V. Sup., VI, v. Monarchie ou République, il n'est pas un gouvernement qui ne s'affaiblisse en nommant des commissions, de quelque façon qu'il les compose. C'est tourner contre soi la conscience publique. Qu'est-ce qu'un tribunal, institué au mépris des tribunaux ordinaires, pour écarter les garanties de la justice régulière? C'est une comédie qui ne trompe personne; c'est un abus de la force qui jette sur les coupables mêmes quelque chose de l'intérêt qui entoure les innocents opprimés.

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Faut-il des espions dans la monarchie*? Ce n'est pas la pratique ordinaire des bons princes. Quand un homme est fidèle aux lois, il a satisfait à ce qu'il doit au prince. Il faut au moins qu'il ait sa maison pour asile, et le reste de sa conduite en sûreté. L'espionnage seroit peut-être tolérable s'il pouvoit être exercé par d'honnêtes gens ; mais l'infamie nécessaire de la personne peut faire juger de l'infamie de la chose. Un prince doit agir avec ses sujets avec candeur, avec franchise, avec confiance. Celui qui a tant d'inquiétudes, de soupçons et de craintes, est un acteur qui est embarrassé à jouer son rôle. Quand il voit qu'en général les lois sont dans leur force, et qu'elles sont respectées, il peut se juger en sûreté. L'allure générale lui répond de celle de tous les particuliers. Qu'il n'ait aucune crainte, il ne sauroit croire combien on est porté à l'aimer. Eh! pourquoi ne l'aimeroit-on pas ? Il est la source de presque tout le bien qui se fait ; et quasi toutes les punitions sont sur le compte des lois. Il ne se montre jamais au peuple qu'avec un visage serein : sa gloire même se communique à nous, et sa puissance nous soutient. Une

1. Il s'agit ici de l'espionnage politique, et c'est de la France qu'il est question.

preuve qu'on l'aime, c'est que l'on a de la confiance en lui, et que, lorsqu'un ministre refuse, on s'imagine toujours que le prince auroit accordé. Même dans les calamités publiques, on n'accuse point sa personne ; on se plaint de ce qu'il ignore, ou de ce qu'il est obsédé par des gens corrompus. Si le prince savoit ! dit le peuple. Ces paroles sont une espèce d'invocation, et une preuve de la confiance qu'on a en lui*.

1. Ce sont bien les sentiments du peuple français au dernier siècle, et son amour pour les rois que Montesquieu exprime dans ce chapitre. Il n'en était de même ni en Angleterre ni ailleurs.

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