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général, ne rend presque jamais ce qu'elle coûte : mais ceux qui ont été employés à la construction du vaisseau, ceux qui ont fourni les agrès, les apparaux, les vivres, sont aussi ceux qui prennent le principal intérêt à cette pêche. Perdissent-ils sur la pêche, ils ont gagné sur les fournitures. Ce commerce est une espèce de loterie, et chacun est séduit par l'espérance d'un billet noir*. Tout le monde aime à jouer ; et les gens les plus sages jouent volontiers, lorsqu'ils ne voient point les apparences du jeu, ses égarements, ses violences, ses dissipations, la perte du temps, et même de toute la vie.

1. C'est-à-dire d'un billet qui gagne.

E sPRIT DE L'ANG L ET E RRE sUR LE CoMME R CE .

L'Angleterre n'a guère de tarif réglé avec les autres nations" ; son tarif change, pour ainsi dire, à chaque parlement, par les droits particuliers qu'elle ôte, ou qu'elle impose. Elle a voulu encore conserver sur cela son indépendance. Souverainement jalouse du commerce qu'on fait chez elle, elle se lie peu par des traités, et ne dépend que de ses lois.

D'autres nations ont fait céder des intérêts du commerce à des intérêts politiques : celle-ci a toujours fait céder ses intérêts politiques aux intérêts de son commerce.

C'est le peuple du monde qui a le mieux su se prévaloir à la fois de ces trois grandes choses : la religion, le commerce et la liberté.

1. C'est-à-dire de traités de commerce.

coMME NT oN A GÈNÉ QUE LQUE FoIs LE coMME RCE

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On a fait, dans de certaines monarchies !, des lois trèspropres à abaisser les États qui font le commerce d'économie. On leur a défendu d'apporter d'autres marchandises que celles du cru de leur pays : on ne leur a permis de venir trafiquer qu'avec des navires de la fabrique du pays où ils viennent.

Il faut que l'État qui impose ces lois puisse aisément faire lui-même le commerce : sans cela, il se fera pour le moins un tort égal. Il vaut mieux avoir affaire à une nation qui exige peu, et que les besoins du commerce rendent en quelque façon dépendante; à une nation qui, par l'étendue de ses vues ou de ses affaires, sait où placer toutes les marchandises superflues ; qui est riche, et peut se charger de be ucoup de denrées ; qui les paiera promptement; qui a, pour ainsi dire, des nécessités d'être fidèle ; qui est pacifique par principe, qui cherche à gagner, et non pas à conquérir : il vaut mieux, dis-je, avoir affaire à cette nation qu'à d'autres toujours rivales, et qui ne donneroient pas tous ces avantages*.

1. C'est presque toujours de cette façon que Montesquieu désigne la France.

2. En d'autres termes : il vaudrait mieux pour la France avoir affaire aux Hollandais qu'aux Anglais.

DE L'ExcLUsIoN EN FAIT DE coMMERCE.

La vraie maxime est de n'exclure aucune nation de son commerce sans de grandes raisons. Les Japonois ne commercent qu'avec deux nations, la Chinoise et la Hollandoise. Les Chinois " gagnent mille pour cent sur le sucre et quelquefois autant sur les retours. Les Hollandois fon des profits à peu près pareils. Toute nation qui se conduira sur les maximes japonoises, sera nécessairement trompée. C'est la concurrence qui met un prix juste aux marchandises, et qui établit les vrais rapports entre elles.

Encore moins un État doit-il s'assujettir à ne vendre ses marchandises qu'à une seule nation, sous prétexte qu'elle les prendra toutes à un certain prix. Les Polonois ont fait pour leur bled ce marché avec la ville de Dantzick; plusieurs rois des Indes ont de pareils contrats pour les épiceries avec les Hollandois*. Ces conventions ne sont propres qu'à une nation pauvre, qui veut bien perdre l'espérance de s'enrichir, pourvu qu'elle ait une subsistance assurée; ou à des nations dont la servitude consiste à renoncer à l'usage des choses que la nature leur avoit données ; ou à faire sur ces choses* un commerce désavantageux.

1. Le P. du Halde, t. II, p. 170.

2. Cela fut premièrement établi par les Portugais. Voyages de François Pyrard, chap. xv, part. II. (M.)

3. A. B. N'ont point les mots : Sur ces choses.

ÉTABLIssE MENT PRoPRE A U coMME RCE D'ÉCoNoMIE .

Dans les États qui font le commerce d'économie, on a heureusement établi des banques, qui, par leur crédit, ont formé de nouveaux signes des valeurs ". Mais on auroit tort de les transporter dans les États qui font le commerce de luxe. Les mettre dans les pays gouvernés par un seul , c'est supposer l'argent d'un côté, et de l'autre la puissance : c'est-à-dire, d'un côté, la faculté de tout avoir sans aucun pouvoir ; et de l'autre le pouvoir avec la faculté de rien du tout. Dans un gouvernement pareil, il n'y a jamais eu que le prince qui ait eu, ou qui ait pu avoir un trésor ; et partout où il y en a un, dès qu'il est excessif, il devient d'abord le trésor du prince.

Par la même raison, les compagnies de négociants qui s'associent pour un certain commerce, conviennent rarement* au gouvernement d'un seul. La nature de ces compagnies est de donner aux richesses particulières la force des richesses publiques*. Mais, dans ces États, cette force ne peut se trouver que dans les mains du

1. Allusion à la banque de Hollande. 2. A. B. Ne conviennent pas, etc. 3. Par la création d'actions et de billets.

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