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que pour un autre, chacun se regarderoit comme monarque ; et les hommes, dans cette nation, seroient plutôt des confédérés que des concitoyens. Si le climat avoit donné à bien des gens un esprit inquiet et des vues étendues, dans un pays où la constitution donneroit à tout le monde une part au gouvernement et des intérêts politiques, on parleroit beaucoup de politique ; on verroit des gens qui passeroient leur vie à calculer des événements qui, vu la nature des choses et le caprice de la fortune, c'est-à-dire, des hommes, ne sont guère soumis au calcul. Dans une nation libre, il est très-souvent indifférent que les particuliers raisonnent bien ou mal ; il suffit qu'ils raisonnent : de là sort la liberté qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements. De même, dans un gouvernement despotique, il est également pernicieux qu'on raisonne bien ou mal ; il suffit qu'on raisonne pour que le principe du gouvernement soit choqué. Bien des gens qui ne se soucieroient de plaire à personne, s'abandonneroient à leur humeur. La plupart, avec de l'esprit, seroient tourmentés par leur esprit même : dans le dédain ou le dégoût de toutes choses, ils seroient malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas. Aucun citoyen ne craignant aucun citoyen, cette nation seroit fière ; car la fierté des rois n'est fondée que sur leur indépendance. Les nations libres sont superbes, les autres peuvent plus aisément être vaines *.

1. Grosley trouve une contradiction entre cette maxime et le chap. x du liv. XIX ; Montesquieu lui répond : « Quant à cette contradiction, elle ne vient que de ce que les êtres moraux ont des effets différents selon qu'ils sont unis à d'autres. L'orgueil, joint à une vaste ambition et à la grandeur des idées, produisit de certains effets chez les Romains ; l'orgueil, joint à une grande oisiveté avec la foiblesse de l'esprit, avec l'amour des commodités de la vie, en produit d'autres chez d'autres nations. » La réponse n'est pas satisfaisante. En fait, dans le chap. Ix du liv. XIX, Montesquieu a mis les Français au-dessus des Espagnols; ici il les met audessous des Anglais.

Mais ces hommes si fiers, vivant beaucoup avec euxmêmes, se trouveroient souvent au milieu de gens inconnus; ils seroient timides, et l'on verroit en eux, la plupart du temps, un mélange bizarre de mauvaise honte et de fierté.

Le caractère de la nation paroîtroit surtout dans leurs ouvrages d'esprit, dans lesquels on verroit des gens recueillis, et qui auroient pensé tout seuls.

La société nous apprend à sentir les ridicules ; la retraite nous rend plus propres à sentir les vices. Leurs écrits satiriques seroient sanglants; et l'on verroit bien des Juvénals chez eux, avant d'avoir trouvé un Horace.

Dans les monarchies extrêmement absolues, les historiens trahissent la vérité, parce qu'ils n'ont pas la liberté de la dire : dans les États extrêmement libres, ils trahissent la vérité à cause de leur liberté même, qui, produisant toujours des divisions, chacun devient * aussi esclave des préjugés de sa faction, qu'il le seroit d'un despote.

Leurs poëtes auroient plus souvent cette rudesse originale de l'invention, qu'une certaine délicatesse que donne le goût : on y trouveroit quelque chose qui approcheroit plus de la force de Michel-Ange que de la grâce de Raphaël *.

1. A. B. Chacun deviendroit, etc.

2. Allusion à Milton.

D ES LOIS

OU DU RAP PO RT QUE LES LOIS DOIVENT A VOIR AVEC LA CONSTITUTION DE CHAQUE GOUVERNEMENT LES MOEURS, LE CLIMAT, LA RELIGIoN, LE coMMERCE, Erc.

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ET AUGMENTÉE D'UNE TABLE DEs MATIÈREs ET D'UNE CARTE , GÉoGRAPHIQUE, PouR sERvIR A L'INTELLIGENCE DEs ARTICLEs QUI CoNCERNENT LE coMMERCE

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On s'est beaucoup occupé de l'épigraphe du tome Ier : Prolem sine matre creatam, on n'a rien dit de celle du tome second. Il me paraît évident que le sens en est : Ce que m'a enseigné l'étude de la nature et de ses lois immuables.

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..... Cithara crinitus Iopas
Personat aurata docuit quae maximus Atlas.
Hic canit errantem lunam, solisque labores ;
Unde hominum genus et pecudes, unde imber et ignes ;
Arcturum, pluviasque Hyadas, geminosque Triones;
Quid tantum Oceano properent se tingere soles
Hiberni, vel quae tardis mora noctibus obstet.

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LIVRE VINGTIÈ M E.

DES LOIS DANS LE RAPPoRT QU'ELLE s oNT AvEC LE CoMMERCE CoNsIDÉRÉ DANs s A NATURE ET SES D ISTINCTIO NS ,

INVOCATION AUX MUSES 1.

Vierges du mont Piérie , entendez-vous le nom que je vous donne ? Inspirez-moi.Je cours une longue carrière;

1. Dans les éditions de l'Esprit des lois, publiées du vivant de Montesquieu, il y avait deux parties, et cette invocation devait figurer en tête de la seconde partie qui commençait au XX° livre. Mais Jacob Vernet, de Genève, qui s'était chargé de revoir les épreuves de l'Esprit des lois, et qui eut plus d'une fois la maladresse de corriger Montesquieu, trouva que cette invocation serait déplacée, et engagea l'auteur à la supprimer.

Montesquieu lui répondit : « A l'égard de l'Invocation aux Muses, elle a contre elle que c'est une chose singulière dans cet ouvrage et qu'on n'a point encore faite; mais quand une chose singulière est bonne en ellemême, il ne faut pas la rejeter pour la singularité qui devient elle-même une raison de succès; et il n'y a point d'ouvrage où il faille plus songer à délasser le lecteur que dans celui-ci, à cause de la longueur et de la pesanteur des matières. »

La raison était bonne; cependant Montesquieu se résigna à écouter son Aristarque, et il lui écrivit quelques jours après : « J'ai été incertain au sujet de l'Invocation, entre un de mes amis qui voulait qu'on la laissât, et

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