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que l'on ne connoît guère, et qu'on peut nous déguiser ; et la crainte grossit toujours les objets. Le peuple seroit inquiet sur sa situation, et croiroit être en danger dans les moments même les plus sûrs'. D'autant mieux que ceux qui s'opposeroient le plus vivement à la puissance exécutrice, ne pouvant avouer les motifs intéressés de leur opposition, ils augmenteroient les terreurs du peuple, qui ne sauroit jamais au juste s'il seroit en danger ou non. Mais cela même contribueroit à lui faire éviter les vrais périls où il pourrpit, dans la suite, être exposé. Mais le corps législatif ayant la confiance du peuple, et étant plus éclairé que lui, il pourroit le faire revenir des mauvaises impressions qu'on lui auroit données, et calmer ses mouvements. C'est le grand avantage qu'auroit ce gouvernement sur les démocraties anciennes, dans lesquelles le peuple avoit une puissance immédiate : car, lorsque les orateurs l'agitoient, ces agitations avoient toujours leur eflet. Ainsi, quand les terreurs imprimées n'auroient point d'objet certain, elles ne produiroient que de vaines clameurs et des injures : et elles auroient même ce bon effet, qu'elles tendroient tous les ressorts du gouvernement, et rendroient tous les citoyens attentifs *. Mais si elles naissoient à l'occasion du renversement des lois fondamentales. elles seroient sourdes, funestes, atroces, et produiroient des catastrophes. 1. . . . . . . . . . .. L'Anglais indompté

Qui ne peut ni servir, ni vivre en liberté. (VoLTAIRE, Henriade, chant I.) 2. On trouvera les mêmes raisons développées chez Hume, Essais

moraux et pelitiques, 11° essai, De la liberté de la presse. Il ne faut pas oublier que Hume écrivait en 1742.

Bientôt on verroit un calme affreux, pendant lequel tout se réuniroit contre la puissance violatrice des lois. Si, dans le cas où les inquiétudes n'ont pas d'objet certain, quelque puissance étrangère menaçoit l'État, et le mettoit en danger de sa fortune ou de sa gloire ; pour lors, les petits intérêts cédant aux plus grands, tout se réuniroit en faveur de la puissance exécutrice. Que si les disputes étoient formées à l'occasion de la violation des lois fondamentales, et qu'une puissance étrangère parût, il y auroit une révolution qui ne changeroit pas la forme du gouvernement, ni sa constitution : car les révolutions que forme la liberté ne sont qu'une confirmation de la liberté !'. Une nation libre peut avoir un libérateur; une nation subjuguée ne peut avoir qu'un autre oppresseur. Car tout homme qui a assez de force pour chasser celui qui est déjà le maître absolu dans un État, en a assez pour le devenir lui-même. Comme, pour jouir de la liberté, il faut que chacun puisse dire ce qu'il pense; et que, pour la conserver, il faut encore que chacun puisse dire ce qu'il pense, un citoyen, dans cet État, diroit et écriroit tout ce que les lois ne lui ont pas défendu expressément de dire ou d'écrire *. Cette nation, toujours échauffée, pourroit plus aisément être conduite par ses passions que par la raison, qui ne produit jamais de grands effets sur l'esprit des hommes ; et il seroit facile à ceux qui la gouverneroient de lui faire faire des entreprises contre ses véritables intérêts. Cette nation aimeroit prodigieusement sa liberté, parce

1. Allusion à l'influence de Louis XIV sur la cour d'Angleterre, à l'expulsion de Jacques II et à la révolution de 1688. 2. A. B. Ne lui ont pas défendu de dire ou d'écrire expressément.

que cette liberté seroit vraie; et il pourroit arriver que, pour la défendre, elle sacrifieroit son bien, son aisance, ses intérêts; qu'elle se chargeroit des impôts les plus durs, et tels que le prince le plus absolu* n'oseroit les faire supporter à ses sujets. Mais, comme elle auroit une connoissance certaine de la nécessité de s'y soumettre, qu'elle paieroit dans l'espérance bien fondée de ne payer plus; les charges y seroient plus pesantes que le sentiment de ces charges; au lieu qu'il y a des États* où le sentiment est infiniment audessus du mal. Elle auroit un crédit sûr, parce qu'elle emprunteroit à elle-même, et se paieroit elle-même *. Il pourroit arriver qu'elle entreprendroit au-dessus de ses forces naturelles, et feroit valoir contre ses ennemis d'immenses richesses de fiction *, que la confiance et la nature de son gouvernement rendroient réelles. Pour conserver sa liberté, elle emprunteroit de ses sujets; et ses sujets, qui verroient que son crédit seroit perdu si elle étoit conquise, auroient un nouveau motif de faire des efforts pour défendre sa liberté. Si cette nation habitoit une île, elle ne seroit point conquérante *, parce que des conquêtes séparées l'affoibliroient. Si le terrain de cette île étoit bon, elle le seroit encore moins, parce qu'elle n'auroit pas besoin de la guerre pour s'enrichir. Et, comme aucun citoyen ne dépendroit

1. A. B. Et tels qu'un prince despotique n'oseroit, etc.

2. Aliusion à la France du xvIII° siècle.

3. Sup., XIII, xIII.

4. C'est par ces mots : richesses de fiction, que l'auteur désigne les emprunts et la dette publique.

5. En Europe.

d'un autre citoyen, chacun feroit plus de cas de sa liberté que de la gloire de quelques citoyens, ou d'un seul. Là, on regarderoit les hommes de guerre comme des gens d'un métier qui peut être utile et souvent dangereux, comme des gens dont les services sont laborieux " pour la nation même ; et les qualités civiles y seroient plus considérees. Cette nation, que la paix et la liberté rendroient aisée, affranchie des préjugés destructeurs, seroit portée à devenir commerçante. Si elle avoit quelqu'une de ces marchandises primitives * qui servent à faire de ces choses auxquelles la main de l'ouvrier donne un grand prix, elle pourroit faire des établissements propres à se procurer la jouissance de ce don du ciel dans toute son étendue. Si cette nation étoit située vers le nord, et qu'elle eût un grand nombre de denrées superflues; comme elle manqueroit aussi d'un grand nombre de marchandises que son climat lui refuseroit, elle feroit un commerce nécessaire, mais grand, avec les peuples du Midi : et, choisissant les États qu'elle favoriseroit d'un commerce avantageux, elle feroit des traités réciproquement utiles avec la nation qu'elle auroit choisie *. Dans un État où, d'un côté, l'opulence seroit extrême, et, de l'autre, les impôts excessifs, on ne pourroit guère vivre sans industrie avec une fortune bornée. Bien des gens, sous prétexte de voyages ou de santé, s'exileroient de chez eux, et iroient chercher l'abondance dans les pays de la servitude même *.

1. C'est-à-dire pesants.

2. La laine et le lin.

3. Inf., XX, vII.

4. Aux Colonies ? Peut-être est-ce une allusion à l'Italie, sinon même la France.

Une nation commerçante a un nombre prodigieux de petits intérêts particuliers; elle peut donc choquer et être choquée d'une infinité de manières. Celle-ci deviendroit souverainement jalouse ; et elle s'affligeroit plus de la prospérité des autres, qu'elle ne jouiroit de la sienne. Et ses lois, d'ailleurs douces et faciles, pourroient être si rigides à l'égard du commerce et de la navigation qu'on feroit chez elle, qu'elle sembleroit ne négocier qu'avec des ennemis *. Si cette nation envoyoit au loin des colonies, elle le feroit plus pour étendre son commerce que sa domination. Comme on aime à établir ailleurs ce qu'on trouve établi chez soi, elle donneroit au peuple de ses colonies la forme de son gouvernement propre : et ce gouvernement portant avec lui la prospérité, on verroit se former de grands peuples dans les forêts mêmes qu'elle enverroit habiter*. Il pourroit être qu'elle auroit autrefois subjugué une nation voisine* qui, par sa situation, la bonté de ses ports, la nature de ses richesses, lui donneroit de la jalousie : ainsi, quoiqu'elle lui eût donné ses propres lois, elle la tiendroit dans une grande dépendance; de façon que les citoyens y seroient libres, et que l'État lui-même seroit esclave, L'État conquis auroit un très-bon gouvernement civil, mais il seroit accablé par le droit des gens ; et on lui imposeroit des lois de nation à nation, qui seroient telles

1. Inf., XX, xII.

2. On voit que Montesquieu prévoyait la grandeur de l'Amérique du Nord; il prévoyait même la séparation : « Je crois, dit-il, dans ses Notes sur l'Angelterre, que si quelque nation est abandonnée de ses colonies, cela commencera par la nation anglaise. »

3. L'Irlande.

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