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noît les peines que les peuples du Nord eurent à renverser l'empire romain, les guerres et les travaux de Charlemagne, les diverses entreprises des Normands. Les destructeurs étoient sans cesse détruits.

QUE QUAND LEs PEUPLE s DU NoRD DE L'As IE
ET cEUx DU NoRD DE L'E URoPE
oNT CoNQUIS , LES E F F ETS DE LA CONQUÊTE

N'ÉT oIENT PAs LEs MÊME s.

Les peuples du nord de l'Europe l'ont conquise en hommes libres ; les peuples du nord de l'Asie l'ont conquise en esclaves, et n'ont vaincu que pour un maître.

La raison en est que le peuple tartare, conquérant naturel de l'Asie, est devenu esclave lui-même. Il conquiert sans cesse dans le midi de l'Asie, il forme des empires ; mais la partie de la nation qui reste dans le pays se trouve soumise à un grand maître, qui, despotique dans le midi, veut encore l'être dans le nord ; et, avec un pouvoir arbitraire sur les sujets conquis, le prétend encore sur les sujets conquérants. Cela se voit bien aujourd'hui dans ce vaste pays qu'on appelle la Tartarie chinoise, que l'empereur gouverne presque aussi despotiquement que la Chine même, et qu'il étend tous les jours par ses conquêtes.

On peut voir encore dans l'histoire de la Chine que les empereurs * ont envoyé des colonies chinoises dans la Tartarie. Ces Chinois sont devenus Tartares et mortels ennemis de la Chine ; mais cela n'empêche pas qu'ils n'aient porté dans la Tartarie l'esprit du gouvernement chinois. Souvent une partie de la nation tartare qui a conquis, est chassée elle-même ; et elle rapporte dans ses désert2 un esprit de servitude qu'elle a acquis dans le climat de l'esclavage. L'histoire de la Chine nous en fournit de grands exemples, et notre histoire ancienne aussi *. C'est ce qui a fait que le génie de la nation tartare ou gétique a toujours été semblable à celui des empires de l'Asie. Les peuples, dans ceux-ci, sont gouvernés par le bâton ; les peuples tartares, par les longs fouets. L'esprit de l'Europe a toujours été contraire à ces mœurs : et, dans tous les temps, ce que les peuples d'Asie ont appelé punition, les peuples d'Europe l'ont appelé outrage *. Les Tartares détruisant l'empire grec, établirent dans les pays conquis la servitude et le despotisme ; les Goths* conquérant l'empire romain, fondèrent partout la monarchie et la liberté. Je ne sais si le fameux Rudbeck *, qui, dans son Atlantique, a tant loué la Scandinavie, a parlé de cette grande prérogative qui doit mettre les nations qui l'habitent, au-dessus de tous les peuples du monde; c'est qu'elles ont été la source * de la liberté de l'Europe, c'est-à-dire de presque toute celle qui est aujourd'hui parmi les hommes.

1. Comme Venti, cinquième empereur de la cinquième dynastie. (M.)

1. Les Scythes conquirent trois fois l'Asie, et en furent trois fois chassés. Justin, liv. II, c. III. (M.)

2. Ceci n'est point contraire à ce que je dirai au liv. XXIII, chap. xx, sur la manière de penser des peuples germains sur le bâton. Quelque instrument que ce fût, ils regardèrent toujours comme un affront le pouvoir ou l'action arbitraire de battre. (M.) Cette note a paru pour la première fois dans B.

3. Montesquieu appelle ainsi les Germains.

4. Rudbeck (1630-1702), naturaliste suédois, aumônier de GustaveAdolphe, a essayé de prouver dans son Atlantica (4 vol. in-fo), que l'Atlantide de Platon était la Scandinavie.

Le Goth Jornandès a appelé le nord de l'Europe la fabrique du genre humain*. Je l'appellerai plutôt la fabrique des instruments qui brisent les fers forgés au midi. C'est-là que se forment ces nations vaillantes, qui sortent de leur pays pour détruire les tyrans et les esclaves, et apprendre aux hommes que, la nature les ayant faits égaux, la raison n'a pu les rendre dépendants que pour leur bonheur.

1. A. B. La ressource. 2. Humani generis officinam. (M.)

NOUVE LLE CAUSE PHYSIQUE DE LA SERVITUDE DE L'As IE ET DE LA LIBERTÉ DE L'EURoPE .

En Asie, on a toujours vu de grands empires ; en Europe, ils n'ont jamais pu subsister. C'est que l'Asie que nous connoissons a de plus grandes plaines ; elle est coupée en plus grands morceaux par les mers * ; et, comme elle est plus au midi, les sources y sont plus aisément taries, les montagnes y sont moins couvertes de neiges, et les fleuves * moins grossis y forment de moindres barrières.

La puissance doit donc être toujours despotique en Asie. Car, si la servitude n'y étoit pas extrême *, il se feroit d'abord un partage que la nature du pays ne peut pas souffrir.

En Europe, le partage naturel forme plusieurs États d'une étendue médiocre, dans lesquels le gouvernement des lois n'est pas incompatible avec le maintien de l'État : au contraire, il y est si favorable, que, sans elles, cet État tombe dans la décadence, et devient inférieur à tous les autreS.

1. A. B. Par les montagnes et les mers.

2. Les eaux se perdent ou s'évaporent avant de se ramasser, ou après s'être ramassées. (M.)

3. Sup., X, xvI.

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