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CHAPITRE XI
Du changement de religion.

Un prince qui entreprend dans son Etat de détruire ou de changer la religion dominante s'expose beaucoup. Si son gouvernement est despotique, il court plus de risque de voir une révolution que par quelque tyrannie que ce soit, qui n'est jamais dans ces sortes d'Etats une chose nouvelle. La révolution vient de ce qu’un Etat ne change pas de religion, de meurs et de manières dans un instant, et aussi vite que le prince publie l'ordonnance qui établit une religion nouvelle.

De plus, la religion ancienne est liée avec la constitution de l'Etat, et la nouvelle n'y tient point : celle-là s'accorde avec le climat, et souvent la nouvelle s'y refuse. Il y a plus : les citoyens se dégoûtent de leurs lois; ils prennent du mépris pour le gouvernement déjà établi; on substitue des soupçons contre les deux religions à une ferme croyance pour une; en un mot, on donne à l'Etat, au moins pour quelque temps, et de mauvais citoyens, et de mauvais fidèles.

CHAPITRE XII

Des lois pénales, Il faut éviter les lois pénales en fait de religion. Elles impriment de la crainte, il est vrai; mais, comme la religion a ses lois pénales aussi qui inspirent de la crainte, l'une est effacée par l'autre. Entre ces deux craintes différentes, les âmes deviennent atroces.

La religion a de si grandes menaces, elle a de si grandes promesses, que lorsqu'elles sont présentes à notre esprit, quelque chose que le magistrat puisse faire pour nous contraindre à la quitter, il semble qu'on ne nous laisse rien quand on nous l'ôte, et qu'on ne nous ôte rien lorsqu'on nous la laisse.

Ce n'est donc pas en remplissant l'âme de ce grand objet, en l'approchant du moment où il lui doit être d'une plus grande importance, que l'on parvient à l'en détacher : il est plus sûr d'attaquer une religion par la faveur, par les commodités de la vie, par l'espérance de la fortune; non pas par ce qui avertit, mais par ce qui fait que l'on oublic; non pas par ce qui indigne, mais par ce qui jette dans la tiédeur, lorsque d'autres passions agissent sur nos âmes, et que celles que la religion inspire sont dans le silence. Règle générale : en fait de chan

gement de religion, les invitations sont plus fortes que les peines.

Le caractère de l'esprit humain a paru dans l'ordre même des peines qu’on a employées. Que l'on se rappelle les persécutions du Japon", on se révolta plus contre les supplices cruels que contre les peines longues, qui lassent plus qu'elles n'effarouchent, qui sont plus difficiles à surmonter, parce qu'elles paroissent moins difficiles.

En un mot, l'histoire nous apprend assez que les lois pénales n'ont jamais eu d'effet que comme destruction.

CHAPITRE XIII Très-humble remontrance aux inquisiteurs d'Espagne et de Portugal. Une Juive de dix-huit ans, brûlée à Lisbonne au dernier auto-da-fé, donna occasion à ce petit ouvrage; et je crois que c'est le plus inutile qui ait jamais été écrit. Quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre.

L'auteur déclare que, quoiqu'il soit Juif, il respecte la religion chrétienne, et qu'il l'aime assez pour ôter aux princes qui ne seront pas chrétiens un prétexte plausible pour la persécuter.

« Vous vous plaignez, dit-il aux inquisiteurs, de ce que l'em« pereur du Japon fait brûler à petit feu tous les chrétiens qui « sont dans ses Etats; mais il vous répondra : Nous vous trai« tons, vous qui ne croyez pas comme nous, comme vous trai« tez vous-mêmes ceux qui ne croient pas comme vous; vous « ne pouvez vous plaindre que de votre foiblesse, qui vous em« pèche de nous exterminer, et qui fait que nous vous exter« minons.

« Mais il faut avouer que vous êtes bien plus cruels que cet « empereur. Vous nous faites mourir, nous qui ne croyons que ( ce que vous croyez parce que nous ne croyons pas tout ce « que vous croyez. Nous suivons une religion que vous savez « vous-mêmes avoir été autrefois chérie de Dieu; nous pensons « que Dieu l'aime encore, et vous pensez qu'il ne l'aime plus; « et, parce que vous jugez ainsi, vous faites passer par le fer « et par le feu ceux qui sont dans cette erreur si pardonnable, « de croire que Dieu aime encore ce qu'il a aimé 2. .

« Si vous êtes cruels à notre égard, vous l'êtes bien plus à

1. Voyez le Recueil des Voyages qui des Juifs de ne pas sentir que l'économie ont servi à l'établissement de la com- de l'Evangile est dans l'ordre des despagnie des Indes, tome V, part. I, seins de Dieu, et qu'ainsi elle est une pag. 192.

suite de son immutabilité même. 2. C'est la source de l'aveuglement

« l'égard de nos enfants; vous les faites brûler, parce qu'ils « suivent les inspirations que leur ont données ceux que la loi « naturelle et les lois de tous les peuples leur apprennent à « respecter comme des dieux.

« Vous vous privez de l'avantage que vous a donné sur les « Mahometans la manière dont leur religion s'est établie. Quand « ils se vantent du nombre de leurs fideles, vous leur dites que « la force les leur a acquis, et qu'ils ont étendu leur religion « par le fer : pourquoi donc établissez-vous la vòtre par le feu?

« Quand vous voulez nous faire venir à vous, nous vous « objectons une source dont vous vous faites gloire de des« cendre. Vous nous répondez que votre religion est nouvelle, « mais qu'elle est divine; et vous le prouvez parce qu'elle s'est « accrue par la persécution des païens et par le sang de vos « martyrs; mais aujourd'hui vous prenez le rôle des Dioclé« tiens, et Yous nous faites prendre le vôtre.

« Nous vous conjurons, non pas par le Dieu puissant que of nous servons vous et nous, mais par le Christ que vous nous

dites avoir pris la condition humaine pour vous proposer des « exemples que vous puissiez suivre, nous vous conjurous

d'agir avec nous comme il agiroit lui-même s'il étoit encore « sur la terre. Vous voulez que nous soyons chrétiens, et vous « ne voulez pas l'ètre.

« Mais, si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez au moins « des hommes : traitez-nous comme vous feriez, si, n'ayant que « ces foibles lueurs de justice que la nature nous donne, vous « n'aviez point une religion pour vous conduire, et une révé« lation pour vous éclairer.

« Si le ciel vous a assez aimés pour vous faire voir la vérité, « il vous a fait une grande grâce : mais est-ce aux enfants qui « ont eu l'héritage de leur père de haïr ceux qui ne l'ont « pas eu ?

a Que si vous avez cette vérité, ne nous la cachez pas par la « manière dont vous nous la proposez. Le caractère de la vérité « c'est son triomphe sur les cours et les esprits, et non pas a cette impuissance que vous avouez, lorsque vous voulez la « faire recevoir par des supplices.

« Si vous êtes raisonnables, yous ne devez pas nous faire « mourir parce que nous ne voulons pas vous tromper. Si votre « Christ est le fils de Dieu, nous espérons qu'il nous récom« pensera de n'avoir pas voulu profaner ses mystères; et nous « croyons que le Dieu que nous servons vous et nous ne nous « punira pas de ce nous avons souffert la mort pour une reli« giori qu'il nous à autrefois donnée, parce nous croyons qu'il « nous l'a encore donnée.

« Vous vivez dans un siècle où la lumière naturelle est plus « vive qu'elle n'a jamais été, où la philosophie a éclairé les « esprits, où la morale de votre Evangile a été plus connue, où « les droits respectifs des hommes les uns sur les autres, l'ema piré qu'une conscience a sur une autre conscience, sont mieux a établis. Si donc vous ne revenez pas de vos anciens préjugés; i qui, si vous n'y prenez garde, sont vos passions, il faut avouer il que vous êtes incorrigibles, incapables de toute lumière et de a toute instruction; et une nation est bien malheureuse, qui a donne de l'autorité à des hommes tels que vous.

« Voulez-vous que nous vous disions naïvement notre pensée ? « Vous nous regardez plutôt comme vos ennemis que comme « les ennemis de votre religion : car, si vous aimiez votre relia gion, vous ne la laisseriez pas corrompre par une ignorance « grossière.

« Il faut que nous vous avertissions d'une chose; c'est que, a si quelqu'un dans la postérité ose jamais dire que dans le ( siècle où nous vivons les peuples d'Europe étoient policés, on ( vous citera pour prouver qu'ils étoient barbares, et l'idée què u l'on aura de vous sera telle qu'elle fletrira votre siècle, et « portera la haine sur tous vos contemporains. »

CHAPITRE XIV Pourquoi la religion chrétienne est si odieuse au Japon. J'ai parlé 1 du caractère atroce des âmes japonoises. Les magistrats regardèrent la fermeté qu'inspire le christianisme, lorsqu'il s'agit de renoncer à la foi, comme très-dangereuse : on crut voir augmenter l'audace. La loi du Japon punit sévèrement la moindre désobéissance. On ordonna de renoncer à la religion chrétienne : n'y pas renoncer, c'étoit désobéir; on chàtià ce crime; et la continuation de la désobéissance parut mériter un autre châtiment.

Les punitions, chez les Japonois, sont regardées comme la vengeance d'une insulte faite au prince. Les chants d'allégresse de nos martyrs parurent être un attentat contre lui : le titre de martyr indigna ? les magistrats; dans leur esprit, il signifioit rebelle; ils firent tout pour empécher qu'on ne l'obtìnt. Ce fut alors que les âmes s'effarouchèrent, et que l'on vit un combat 1. Liv. VII, chap. XII.

tent intimida. Nous avons rétabli l'ex. 2. L'édition de 1758 et toutes celles pression de Montesquieu. (P.). qui ont été faites postérieurement por

horrible entre les tribunaux qui condamnèrent et les accusés qui souffrirent, entre les lois civiles et celles de la religion.

CHAPITRE XV.
De la propagation de la religion.

Tous les peuples d'Orient, excepté les Mahométans, croient toutes les religions en elles-mêmes indifférentes. Ce n'est que comme changement dans le gouvernement qu'ils craignent l'établissement d'une autre religion. Chez les Japonois, où il y a plusieurs sectes, et où l'Etat a eu si longtemps un chef ecclésiastique, on ne dispute jamais sur la religion 1. Il en est de même chez les Siamois 2. Les Calmouks font plus : ils se font une affaire de conscience de souffrir toutes sortes de religions 3. A Calicut, c'est une maxime d'Etat que toute religion est bonnes.

Mais il n'en résulte pas qu'une religion apportée d'un pays très-éloigné, et totalement différent de climat, de lois, de meurs et de manières, ait tout le succès que sa sainteté devroit lui prometti e. Cela est surtout vrai dans les grands empires despotiques : on tolère d'abord les étrangers, parce qu'on ne fait point d'attention à ce qui ne paroît pas blesser la puissance du prince; on y est dans une ignorance extrême de tout. Un Européen peut se rendre agréable par de certaines connoissances qu'il procure : cela est bon pour les commencements; mais sitôt que l'on a quelque succès, que quelque dispute s'élève, que les gens qui peuvent avoir quelque intérêt sont avertis; comme cet Etat, par sa nature, demande surtout la tranquillité, et que le moindre trouble peut le renverser, on proscrit d'abord la religion nouvelle et ceux qui l'annoncent : les disputes entre ceux qui prêchent venant à éclater, on commence à se dégoûter d'une religion dont ceux mêmes qui la proposent ne conviennent pas.

1. Voyez Kempfer. 2. Mémoires du comte de Forbin. 3. Histoire des Tallars, partie V.

4. Voyage de François Pirard. chap. XXVII.

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