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LIVRE VINGT-QUATRIÈME

DES LOIS DANS LE RAPPORT QU'ELLES ONT AVEC LA RELIGION

ÉTABLIE DANS CHAQUE PAYS, CONSIDÉRÉE DANS SES PRATIQUES ET EN ELLE-MÊME.

CHAPITRE PREMIER

Des religions en général: Comme on peut juger parmi les ténèbres celles qui sont les moins épaisses, et parmi les abîmes ceux qui sont les moins profonds, ainsi l'on peut chercher entre les religions fausses celles qui sont les plus conformes au bien de la société; celles qui, quoiqu'elles n'aient pas l'effet de mener les hommes aux felicités de l'autre vie, peuvent le plus contribuer à leur bonheur dans celle-ci.

Je n'examinerai donc les diverses religions du monde que par rapport au bien que l'on en tire dans l'état civil, soit que je parle de celle qui a sa racine dans le ciel, ou bien de celles qui ont la leur sur la terre.

Comme dans cet ouvrage je ne suis point théologien, mais écrivain politique, il pourroit y avoir des choses qui ne seroient entièrement vraies que dans une façon de penser humaine, n'ayant point été considérées dans le rapport avec des vérités plus sublimes,

A l'égard de la vraie religion, il ne faudra que très-peu d'équité pour voir que je n'ai jamais prétendu faire céder ses intérêts aux intérêts politiques, mais les unir ; or, pour les unir, il faut les connoître.

La religion chrétienne, qui ordonne aux hommes de s'aimer, veut sans doute que chaque peuple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles, parce qu'elles sont, après elle, le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir.

CHAPITRE II
Paradoxe de Bayle.

M. Bayle a prétendu prouver qu'il valoit mieux être athée qu'idolâtre 1; c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il est moins dangereux de n'avoir point du tout de religion que d'en avoir

1. Pensées sur la Comète, etc.

une mauvaise. « J'aimerois mieux, dit-il, que l'on dit de moi « que je n'existe pas, que si l'on disoit que je suis un méchant « homme. » Ce n'est qu'un sophisme, fondé sur ce qu'il n'est d'aucune utilité au genre humain que l'on croie qu'un certain homme existe; au lieu qu'il est très-utile que l'on croie que Dieu est. De l'idée qu'il n'est pas suit l'idée de notre indépen- . dance; ou, si nous ne pouvons pas avoir cette idée, celle de notre révolte. Dire que la religion n'est pas un motif réprimant, parce qu'elle ne réprime pas toujours, c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. C'est mal raisonner contre la religion, de rassembler dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu'elle a produits, si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je voulois raconter tous les maux qu'ont produits dans le monde les lois civiles, la monarchie, le gouvernement républicain, je dirois des choses effroyables. Quand il seroit inutile que les sujets eussent une religion, il ne le seroit pas que les princes en eussent, et qu'ils blanchissent d’écume le seul-frein que ceux qui ne craignent point les lois humaines puissent avoir.

Un prince qui aime la religion et qui la craint est un lion qui cède à la main qui le flatte ou à la voix qui l'apaise; celui . qui craint la religion et qui la hait est comme les bêtes sauvages qui mordent la chaine qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent; celui qui n'a point du tout de religion est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et qu'il dévore.

La question n'est pas de savoir s'il vaudroit mieux qu'un certain homme ou qu'un certain peuple n'eût point de religion que d'abuser de celle qu'il a; mais de savoir quel est le moindre mal, que l'on abuse quelquefois de la religion, ou qu'il n'y en ait point du tout parmi les hommes.

Pour diminuer l'horreur de l'athéisme on charge trop l’idolâtrie. Il n'est pas vrai que, quand les anciens élevoient des autels à quelque vice, cela signifiât qu'ils aimassent ce vice : cela signifioit au contraire qu'ils le haïssoient. Quand les Lacédémoniens érigèrent une chapelle à la Peur, cela ne signifioit pas que cette nation belliqueuse lui demandât de s'emparer dans les combats des cours des Lacédémoniens. Il y avoit des divinités à qui on demandoit de ne pas inspirer le crime, ct d'autres à qui on demandoit de le détourner.

CHAPITRE III

Que le gouvernement modéré convient mieux à la religion chrétienne,

et le gouvernement despotique à la mahometane.

La religion chrétienne est éloignée du pur despotisme : c'est que la douceur étant si recommandée dans l'Evangile, elle s'oppose à la colère despotique avec laquelle le prince se feroit justice et exerceroit ses cruautés.

Cette religion défendant la pluralité des femmes, les princes y sont moins renfermés, moins séparés de leurs sujets, et par conséquent plus hommes; ils sont plus disposés à se faire des lois, et plus capables de sentir qu'ils ne peuvent pas tout.

Pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort ou la reçoivent, la religion, chez les chrétiens, rend les princes moins timides, et par conséquent moins cruels. Le prince compte sur ses sujets, et les sujets sur le prince. Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-cia.

C'est la religion chrétienne qui, malgré la grandeur de l'empire et le vice du climat, a empêché le despotisme de s'établir en Ethiopie, et a porté au milieu de l'Afrique les meurs de l'Ethiopie et ses lois.

Le prince héritier d'Ethiopie jouit d'une principauté, et donne aux autres sujets l'exemple de l'amour et de l'obéissance. Tout près de là, on voit le mahomėtisme faire enfermer les enfants du roi de Sennar; à sa mort, le conseil les envoie égorger en faveur de celui qui monte sur le trône?.

Que, d'un côté, l'on se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des chefs grecs et romains, et de l'autre la destruction des peuples et des villes par ces mêmes chefs ; Timur et Gengiskan, qui ont dévasté l'Asie; et nous verrons que nous devons au christianime, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens, que la nature humaine ne sauroit assez reconnoitre.

C'est ce droit des gens qui fait que, parmi nous, la victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses, la vie, la liberté,

1. Il est impossible de suspecter la nesse. Il ne la recommande pas seulesincérité de ce langage. Si Montesquieu ment comme le plus parfait système rene pensoit pas ce qu'il a dit, une réserve ligieux, mais comme le plus puissant de politique pouvoit l'engager à se taire; tous les soutiens du système social, et mais rien ne l'engageoit à parler. Re- réfute solidement ceux qui en ont mémarquez qu'il fait partout dans l'Esprit connu l'utilité et la nécessité. (LA H.) des Lois, et en termes très-expi essifs, 2. Relation d'Ethiopie, par le sieur l'éloge de cette même religion, qu'il Poncet, médecin, au quatrième recueil avoit si légèrement traitée dans sa jeu des Lettres édifiantes.

jes lois, les biens, et toujours la religion, lorsqu'on ne s'aveugle pas soi-même.

On peut dire que les peuples de l'Europe ne sont pas aujourd'hui plus désunis que ne l'étoient dans l'empire romain devenų despotique et militaire les peuples et les armées, ou que ne l'étoient les armées entre elles ; d'un côté les armées se faisoient la guerre; et de l'autre, on leur donnoit le pillage des villes, et le partage ou la confiscation des terres.

CHAPITRE IV
Conséquences du caractère de la religion chrétienne et de celui de la religion

mahométane.

Sur le caractère de la religion chrétienne et celui de la mahométane, on doit, sans autre examen, embrasser l'une et rejeter l'autre : car il nous est bien plus évident qu'une religion doit adoucir les meurs des hommes, qu'il ne l'est qu'une religion soit vraie.

C'est un malbeur pour la nature humaine lorsque la religion est donnée par un conquérant. La religion mahométane, qui ne parle que de glaive, agit encore sur les hommes avec cet esprit destructeur qui l'a fondée.

L'histoire de Sabbacon?, un des rois pasteurs, est admirable. Le dieu de Thèbes lui apparut en songe, et lui ordonna de faire mourir tous les prêtres d'Egypte. Il jugea que les dieux n'avoient plus pour agréable qu'il régnât, puisqu'ils lui ordonnoient des choses si contraires à leur volonté ordinaire; et il se retira en Ethiopie 2.

CHAPITRE V Que la religion catholique convient mieux à une monarchie, et que la protestante

s'accommode mieux d'une république, Lorsqu'une religion naît et se forme dans un Etat, elle suit ordinairement le plan du gouvernement où elle est établie : car les hommes qui la reçoivent, et ceux qui la font recevoir, n'ont guère d'autres idées de police que celle de l'Etat dans lequel ils sont nés.

Quand la religion chrétienne souffrit, il y a deux siècles, ce malheureux partage qui la divisa en catholique et en protestante, les peuples du Nord embrassèrent la protestante, et ceux du Midi gardèrent la catholique. : 1. Voyez Diodore, liv. I.

nos plus absurdes erreurs, la foi pour 2. Jamais on n'a fait un si bel usage les songes. (Servan.) et une application plus utile d'une de

C'est que les peuples du Nord ont et auront toujours un esprit d'indépendance et de liberté que n'ont pas les peuples du Midi; et qu'une religion qui n'a point de chef visible convient mieux à l'indépendance du climat que celle qui en a un.

Dans les pays mêmes où la religion protestante s'établit, les révolutions se firent sur le plan de l'Etat politique. Luther, ayant pour lui de grands princes, n'auroit guère pu leur faire goûter une autorité ecclésiastique qui n'auroit point eu de prééminence extérieure; et Calvin , ayant pour lui des peuples qui vivoient dans des républiques, ou des bourgeois obscurcis dans des monarchies, pouvoit fort bien ne pas établir des préémi-' nences et des dignités.

Chacune de ces deux religions pouvoit se croire la plus parfaite; la calviniste se jugeant plus conforme à ce que JésusChrist avoit dit, et la luthérienne à ce que les apôtres avoient

fait.

CHAPITRE VI

Autre paradoxe de Bayle. M. Bayle, après avoir insulté toutes les religions, flétrit la religion chrétienne : il ose avancer que de véritables chrétiens ne formeroient pas un Etat qui pût subsister, Pourquoi non? Ce seroiept des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auroient un très-grand zèle pour les remplir; ils sentiroient très-bien les droits de la défense naturelle : plus ils croiroient devoir à la religion, plus ils penseroient devoir à la patrie. Des principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, seroient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des Etats despotiques'.

Il est étonnant qu'on puisse imputer à ce grand homme

. 1. Cette religion, que, dans la viva- concevoit, il la vouloit amie de la liberté cité de sa jeunesse ei dans la politique comme des lois, n'imaginant pas sans légère de son premier ouvrage, Montes- doute que ce qu'il y a de plus noble, de quieu avoit trop peu respectée, partout plus grand sur la terre, puisse mal s'acdans l'Esprit des Lois il la célèbre et la corder avec un présent du ciel. La re- ! révère. C'est que maintenant il veut ligion, malgré sa sublime origine, par construire l'édilice social, et qu'il a be- l'extrémité qui touche aux choses husoin d'une colonne pour le soutenir. Sa maines, doit éprouver comme elle des pensée s'est agrandie comme sa tâche: vicissitudes et des retours ; mais elle est s'il combat le sophisme d'un incrédule le premier gage de la civilisation mofameux, la calomnie qu'il repousse avant derne, qui en s'unissant à sa divipe existoutes les autres, c'est l'idée que la re- tence, partage la garantie de sa durée, ligion chrétienne n'est pas propre à for- et semble échapper à la loi commune de

ns. Il croyoit au contraire la mortalité des empires. (M. Villemain, · qu'elle étoit particulièrement la protec- Eloge de Montesquieu.)

trice, des monarchies tempérées'; il la

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