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moyen de priver ceux-là du droit de poursuivre leurs débiteurs, et de leur demander d'acquitter leurs charges, et de subvenir aux besoins pressants de la république ?

Tacite i dit que la loi des douze tables fixa l'intérêt à un pour cent par an. Il est visible qu'il s'est trompé, et qu'il a pris pour la loi des douze tables une autre loi dont je vais parler. Si la loi des douze tables avoit réglé cela, comment, dans les disputes qui s'élevèrent depuis entre les créanciers et les débiteurs, ne se seroit-on pas servi de son autorité ? On ne trouve aucun vestige de cette loi sur le prêt à intérêt; et, pour peu qu'on soit versé dans l'histoire de Rome, on verra qu'une loi pareille ne devoit point être l'ouvrage des décemvirs.

La loi Licinienne, faite quatre-vingt-cinq ans après la loi des douze tables, fut une de ces lois passagères dont nous avons parlé. Elle ordonna qu'on retrancheroit du capital ce qui avoit été payé pour les intérêts, et que le reste seroit acquitté en trois payements égaux.

L'an 398 de Rome, les tribuns Duellius et Ménénius firent passer une loi qui réduisoit les intérêts à un pour cent par an. C'est cette loi que Tacite 4 confond avec la loi des douze tables; et c'est la première qui ait été faite chez les Romains pour fixer le taux de l'intérêt. Dix ans après 5, cett: usure fut réduite à la moitié 6; dans la suite, on l'ôta tout à fait?; et si nous en croyons quelques auteurs qu'avoit vus Tite-Live, ce fut sous le consulat de C. Martius Rutilus et de Q. Servilius 8, l'an 413 de Rome.

Il en fut de cette loi comme de toutes celles où le législateur a porté les choses à l'excès : on trouva un moyen de l’éluder. Il en fallut faire beaucoup d'autres pour la confirmer, corriger, tempérer. Tantôt on quitta les lois pour suivre les usages 9 ; tantôt on quitta les usages pour suivre les lois : mais, dans ce cas, l'usage devoit aisément prévaloir. Quand un homme emprunte, il trouve un obstacle dans la loi même qui est faite en sa faveur : cette loi a contre elle et celui qu'elle secourt et celui qu'elle condamne. Le préteur Sempronius Asellio, ayant permis aux

1. Annales, liv. VI.

Tacite, Annales, liv. VI. 2. L'an de Rome 379. (Tite-Live, 6. Semiunciaria usura. liv. VI.)

7. Comme le dit Tacite, Annales , 3. Unciaria usura. (Tite-Live, liv. VI. liv. VII.) Voyez la défense de l'Esprit 8. La loi en fut faite à la poursuite de des Lois, article Usure.

M. Genutius, tribun du peuple. (Tite4. Annales, liv. VI.

Live, liv. VII, à la fin.) 5. Sous le consulat de L. Manlius Tor- 9. Veteri jam more fænus receptum quatus et de C. Plautius, selon Tite- erat. (Appien., de la Guerre civile, Live, liv. VII; et c'est la loi dont parle liv. I.)

débiteurs d'agir en conséquence des lois', fut tué par les créanciers?, pour avoir voulu rappeler la mémoire d'une rigidité qu'on ne pouvoit plus soutenir.

Je quitte la ville pour jeter un peu les yeux sur les provinces.

J'ai dit ailleurs : que les provinces romaines étoient désolées par un gouvernement despotique et dur. Ce n'est pas tout : elles l'étoient encore par des usures affreuses.

Cicéron dit « que ceux de Salamine vouloient emprunter de l'argent à Rome, et qu'ils ne le pouvoient pas à cause de la loi Gabinienne. Il faut que je cherche ce que c'étoit que cette loi.

Lorsque les prêts à intérêt eurent été défendus à Rome, on imagina toutes sortes de moyens pour éluder la loi 5; et, comme les alliés 6 et ceux de la nation latine n'étoient point assujettis aux lois civiles des Romains, on se servit d'un Latin, ou d'un allié, qui prêtoit son nom, et paroissoit être le créancier. La loi n'avoit donc fait que soumettre les créanciers à une formalité, et le peuple n'étoit pas soulagé.

Le peuple se plaignit de cette fraude; et Marcus Sempronius, tribun du peuple, par l'autorité du sénat, fit faire un plébiscite 7 qui portoit qu'en fait de prêts les lois qui défendoient les prêts à usure entre un citoyen romain et un autre citoyen romain auroient également lieu entre un citoyen et un allié ou un Latin.

Dans ces temps-là, on appeloit alliés les peuples de l'Italie proprement dite, qui s'étendoit jusqu'à l'Arno et le Rubicon, et qui n'étoit point gouvernée en provinces romaines.

Tacite 8 dit qu'on faisoit toujours de nouvelles fraudes aux lois faites pour arrêter les usures. Quand on ne put plus prêter ni emprunter sous le nom d'un allié, il fut aisé de faire paroître un homme des provinces, qui prétoit son nom.

Il falloit donc une nouvelle loi contre cet abus; et Gabinius, faisant la loi fameuse qui avoit pour objet d'arrêter la corruption dans les suffrages, dut naturellement penser que le meilleur moyen pour y parvenir étoit de décourager les emprunts: ces deux choses étoient naturellement liées; car les usures augmentoient toujours au temps des élections 10, parce qu'on avoit besoin d'argent pour gagner des voix. On voit bien que la loi Gabinienne avoit étendu le sénatus-consulte Sempronien

1. Permisit eos legibus agere. (Ap- 6. Ibid. pien, de la Guerre civile, liv. I; et 7. L'an 559 de Rome. Voyez Titel'Epitome de Tite-Live, liv. LXIV.)' Live. 2. L'an de Rome 663.

8. Annales, liv. VI. 3. Liv. XI, chap. XIX.

9. L'an 615 de Rome. 4. Lettres à Ailicus, 1. V, 1. XXI. 10. Voyez les Lettres de Cicéron à 5. Tite-Live.

Atticus, liv. IV, lett. xv et xvi.

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aux provinciaux, puisque les Salaminiens ne pouvoient emprunter de l'argent à Rome, à cause de cette loi. Brutus, sous des noms empruntés, leur en prêta 1 à quatre pour cent par mois?, et obtint pour cela deux sénatus-consultes, dans le premier desquels il étoit dit que ce prêt ne seroit pas regardé comme une fraude faite à la loi, et que le gouverneur de Cilicie jugeroit en conformité des conventions portées par le billet des Salaminiens.

Le prêt à intérêt étant interdit par la loi Gabinienne entre les gens des provinces et les citoyens romains, et ceux-ci ayant pour lors tout l'argent de l'univers entre leurs mains, il fallut les tenter par de grosses usures qui fissent disparoître, aux yeux de l'avarice, le danger de perdre la dette. Et, comme il y avoit à Rome des gens puissants qui intimidoient les magistrats, et faisoient taire les lois, ils furent plus hardis à prêter, et plus hardis à exiger de grosses usures. Cela fit que les provinces furent tour à tour ravagées par tous ceux qui avoient du crédit à Rome; et, comme chaque gouverneur faisoit son édit en entrant dans sa province, dans lequel il mettoit à l'usure le taux qu'il lui plaisoit, l'avarice prêtoit la main à la législation, et la législation à l'avarice.

Il faut que les affaires aillent; et un Etat est perdu, si tout y est dans l'inaction. Il y avoit des occasions où il falloit que les villes, les corps, les sociétés des villes, les particuliers, empruntassent; et on n'avoit que trop besoin d'emprunter, ne fût-ce que pour subvenir aux ravages des armées, aux rapines des magistrats, aux concussions des gens d'affaires, et aux mauvais usages qui s'établissoient tous les jours : car on ne fut jamais ni si riche ni si pauvre. Le sénat, qui avoit la puissance exécutrice, donnoit par nécessité, souvent par faveur, la permission d'emprunter des citoyens romains, et faisoit là-dessus des sénatus-consultes. Mais ces sénatus-consultes mêmes étoient décrédités par la loi; ces sénatus-consultes 5 pouvoient donner occasion au peuple de demander de nouvelles tables : ce qui, augmentant le danger de la perte du capital, augmentoit en

1. Cicéron à Atticus, liv. VI, lett. 1. de la république, il les engageoit à don

2. Pompée, qui avoit prêté au roi ner un délai à leurs débiteurs. Si ceuxAriobarsane six cents talents, se faisoit ci ne payoient pas au temps fixé, il adpayer trente-trois talents attiques tous jugeoit l'usure portée par le billet. (Ciles trente jours. (Ciceron à Atticus, céron à Atticus, liv. VI, lett. 1.) liv. V, lett. XXI; liv. VI, lett. 1.) . 5. Voyez ce que dit Lucceius, lett. XXI

3. Ut neque Salaminis, neque cui à Atticus, liv. V. Il y eut même un séeis dedisset, frauli esset. (Ibid.) natus-consulte général pour fixer l'usure

4. L'édit de Cicéron la tixoit'à un à un pour cent par mois. Voyez la même pour cent par mois, avec l'usure de l'u- lettre. sure au bout de l'an. Quant aux fermiers

core l'usure. Je le dirai toujours, c'est la modération qui gouverne les hommes, et non pas les excès.

Celui-là paye moins, dit Ulpien?, qui paye plus tard. C'est ce principe qui conduisit les législateurs, après la destruction de la république romaine.

LIVRE VINGT-TROISIÈME

DES LOIS DANS LE RAPPORT QU'ELLES ONT AVEC LE NOMBRE

DES HABITANTS.

CHAPITRE I

Des hommes et des animaux par rapport à la multiplication de leur espèce.

0 Vénus ! 0 mère de l'amour!
. . .. .. . .. . . .. .. . . . .. .. . .
Dès le premier beau jour que ton astre ramène,
Les zephyrs font sentir leur amoureuse haleine.
La terre orne son sein de brillantes couleurs,
Et l'air est parfumé du doux esprit des fleurs.
On entend les oiseaux, frappés de ta puissance,
Par mille sons lascifs célébrer ta présence :
Pour la belle génisse on voit les fiers laureaux,
Ou bondir dans la plaine, ou traverser les eaux.
Enfin les habitants des bois et des montagnes,
Des fleuves et des mers, et des vertes campagnes,
Brulant, à ton aspect, d'amour et de désir,
S'engagent à peupler par l'attrait du plaisir :
Tant on aime à te suivre, et ce charmant empire

Que donne la beauté sur tout ce qui respire 2! Les femelles des animaux ont à peu près une fécondité constante. Mais dans l'espèce humaine, la manière de penser, le caractère, les passions, les fantaisies, les caprices, l'idée de conserver sa beauté, l'embarras de la grossesse, celui d'une famille trop nombreuse, troublent la propagation de mille manières.

CHAPITRE II

· Des mariages. L'obligation naturelle qu'a le père de nourrir ses enfants a fait établir le mariage, qui déclare celui qui doit remplir cette

1. Leg. XII, ff. de verbor signif. Lucrèce, par le sieur d'Hesnaut. 2. Traduction du commencement de

obligation. Les peuples 1 dont parle Pomponius Mela2 ne le fixoient que par la ressemblance.

Chez les peuples bien policés, le père est celui que les lois, par la cérémonie du mariage, ont déclaré devoir être tel 3, parce qu'elles trouvent en lui la personne qu'elles cherchent.

Cette obligation, chez les animaux, est telle que la mère peut ordinairement y suffire. Elle a beaucoup plus d'étendue chez les hommes : leurs enfants ont de la raison; mais elle ne leur vient que par degrés; il ne suffit pas de les nourrir, il faut encore les conduire; déjà ils pourroient vivre, et ils ne peuvent pas se gouverner.

Les conjonctions illicites contribuent peu à la propagation de l'espèce. Le père, qui à l'obligation naturelle de nourrir et d'élever les enfants, n'est point fixé ; et la mère, à qui l'obligation reste, trouve mille obstacles, par la honte, les remords, la gène de son sexe, la rigueur des lois : la plupart du temps elle manque de moyens.

Les femmes qui se sont soumises à une prostitution publique ne peuvent avoir la commodité d'élever leurs enfants. Les peines de cette éducation sont même incompatibles avec leur condition; et elles sont si corrompues, qu'elles ne sauroient avoir la confiance de la loi.

Il suit de tout ceci que la continence publique est naturellement jointe à la propagation de l'espèce.

CHAPITRE III

De la condition des enfants. C'est la raison qui dicte que, quand il y a un mariage, les enfants suivent la condition du père, et que, quand il n'y en a point, ils ne peuvent concerner que la mère 4.

CHAPITRE IV

Des familles. Il est presque reçu partout que la femme passe dans la famille du mari. Le contraire est, sans aucun inconvénient, établi à Formose 5, où le mari va former celle de la femme.

Cette loi, qui fixe la famille dans une suite de personnes du même sexe, contribue beaucoup, indépendamment des premiers motifs, à la propagation de l'espèce humaine. La famille 1. Les Garamantes..

4. C'est pour cela que, chez les na2. Liv. I, chap. VIII.

tions qui ont des esclaves, l'enfant suit 3. Pater est quem nuptice demon- presque toujours la condition de la mère. stran:.

5. Le P. Duhalde, tom. I, pag. 156.

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