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traducteur de Pline, ayant laissé une place vacante. Montesquieu , qui s'était défait de sa charge, et qui ne voulait plus être qu'homme de lettres, s'y présenta pour la remplir. Le cardinal de Fleury, instruit par des personnes zélées des plaisanteries du Persan sur les dogmes , la discipline, et les ministres de la religion chrétienne, lui refusa son agrément. Il ne paraîtra pas étrange que ce ministre fit quelques difficultés, si l'on se rappelle la lettre 1 dans laquelle Usbeck fait une apologie si eloquente et si dangereuse du suicide ; une autre, où il est dit expressément que : « les évêques n'ont d'autres fonctions que de dispenser la loi »; une autre enfin, où le pape est peint comme un magicien, qui fait croire que « trois ne sont qu'un, que le pain qu'on mange n'est pas du pain ». Montesquieu sentant le coup que l'exclusion et les motifs de l'exclusion pouvaient porter sur sa personne et sur sa famille, prit un tour très-adroit pour obtenir l'agrément du cardinal. On prétend (c'est M. de V... qui rapporte cette anecdote ; mais elle paraît fausse et sans vraisemblance) qu'il fit faire en peu de jours une nouvelle édition de son livre, dans laquelle on retrancha , ou on adoucit tout ce qui pouvait être condamné par un cardinal et par un ministre. Il porta lui-même l'ouvrage à M. de Fleury. qui ne lisait guère, et qui en lut une partie. Cet air de confiance, soutenu par quelques personnes de crédit, et sùrtout par le maréchal d'Estrées son ami , pour lors directeur de l'Académie francaise, ramena dit-on, le cardinal, et Montesquieu entra dans cette compagnie. Son discours de réception, fort court, mais plein de traits de force et de lumière, fut prononcé le 24 janvier 1928. Le dessein que Montesquieu avait formé de peindre les nations dans son Esprit des Lois, l'obligea de les aller étudier chez elles. Après avoir parcouru l'Allemagne,

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la Hongrie, l'Italie, la Suisse et la Hollande , il se fixa près de deux ans en Angleterre. Il fut recherché par tous les philosophes de cette ile, et chéri par leur reine, qui était encore plus digne qu'eux de converser avec l'auteur des Lettres Persanes. Des différentes observations qu'il fit dans ces différens voyages , il résultait que l'Allemagne , était faite pour y voyager , l'Italie pour séjourner, l’Angleterre pour y penser , et la France pour y vivre. De retour dans sa patrie, il mit la dernière main à son ouvrage sur la Cause de la Grandeur et de la Décadence des Romains. Des réflexions très-fines et des peintures très-fortes donnèrent le mérite de la nouveauté à cette matière traitée tant de fois et par tant d'écrivains supérieurs. Un Romain qui aurait eu l'âme du grand Corneille, jointe à celle de Tacite, n'aurait rien fait de mieux, dans les temps les plus florissans de la république. Cette histoire politique de la naissance et de la chûte de la nation romaine, à l'usage des hommes d'état et des philosophes , parut en 1734. L'illustre écrivain trouve les causes de la grandeur des Romains dans l'amour de la liberté, du travail et de la patrie ; dans la sévérité de la discipline militaire ; dans le principe où ils furent toujours de ne faire jamais la paix qu'après des victoires. Il trouve les causes de leur décadence dans l'agrandissement même de l'état ; dans le droit de bourgeoisie accordé à tant de nations; dans la corruption introduite par le luxe de l’Asie; dans les proscriptions de Sylla; dans l'obligation où ils furent de changer de maximes , en changeant de gouvernement ; dans cette suite de monstres qui régnèrent presque sans interruption, depuis Tibère jusqu'à Constantin ; enfin, dans la translation et le partage de l'empire. Le génie mâle et rapide, qui brille dans la Grandeur des Romains, se fit encore plus sentir dans l'Esprit des Lois, publié en 1748, en deux volu

mes in-4°. Dans cet ouvrage, qui est plutôt l'Esprit du Monde que l'Esprit des Lois, l'auteur distingue trois sortes de gouvernemens : le républicain, le monarchique et le despotique. Le républicain est celui où le peuple en corps, ou en partie , a la souveraine puissance; le monarchique, celui où gouverne un seul, mais selon les lois fixes ; le despotique , celui où un seul entraîne tout par sa volonté, sans autre loi que cette volonté même. Dans ces divers états , les lois doivent être relatives à leur nature ; c'est-à-dire à ce qui les constitue, et à leur principe, c'est-à-dire à ce qui les soutient et les fait agir ; distinction importante, la clef d'une infinité de lois, et dont l'auteur tire bien des conséquences. Les principales lois relatives à la nature de la démocratie sont : que le peuple y soit à certains égards le monarque, à d'autres le sujet ; qu'il élise et juge ses magistrats , et que les magistrats en certaines occasions décident. La nature de la monarchie demande qu'il y ait entre le monarque et le peuple beaucoup de pouvoir et de rangs intermédiaires et un corps, dépositaire des lois, médiateur entre les sujets et le prince. La nature du despotisme exige que le tyran exerce son autorité, ou par lui seul, ou par un seul, qui le représente. Quant au principe des trois gouvernemens, celui de la démocratie est l'amour de la république , c'est-à-dire de l'égalité : ce que l'auteur exprime par le mot vague, de vertu. Dans les monarchies, où un seul est le dispensateur des distinctions et des récompenses, et où l'on s'accoutume à confondre l'état avec le monarque, le principe est l'honneur , c'est-à-dire l'ambition et l'amour de l'estime. Sous le despotisme enfin, c'est la crainte. Plus ces principes sont en vigueur , plus le gouvernement est stable ; plus ils s'altèrent et se corrompent, plus il incline à sa destruction. Les lois que les législateurs donnent doivent être conformes aux principes de ces différens gouvernemens ; dans la république , entretenir l'égalité et la frugalité ; dans la monarchie, soutenir la noblesse sans écraser le peuple ; sous le gouvernement despotique, tenir également tous les états dans le silence. Si l'on excepte le despotique, qui n'existe point tel que l'auteur l'a peint, ces gouvernemens ont chacun leurs avantages.

Le républicain est plus propre aux petits états ; le monarchique aux grands. Le républicain plus sujet aux excès, le monarchique aux abus. Le républicain apporte plus de maturité dans l'exécution des lois ; le monarchique plus de promptitude. La différence des principes des trois gouvernemens doit en produire dans le nombre et l'objet des lois. Mais la loi commune de tous les gouvernemens modérés et par conséquent justes , est la liberté politique dont chaque citoyen doit jouir. Cette liberté n'est point la licence absurde de faire tout ce qu'on veut, mais le pouvoir de faire tout ce que les lois permettent. La liberté extrême a ses inconvéniens, comme l'extrême servitude, et en général la nature humaine s'accommode mieux d'un état moyen, Après ces observations générales sur les différens gouvernemens , l'auteur examine les récompenses qu'on y propose, les peines qu'on y décerne, les vertus qu'on y pratique, les fautes qu'on y commet, l'éducation qu'on y donne, le luxe qui y rèm gne, la monnaie qui y a cours, la religion qu'on y professe. Il compare le commerce d’un peuple avec celui d'un autre; celui des anciens avec celui d'aujourd'hui ; celui d'Europe avec celui des trois autres parties du monde. Il examine quelles religions conviennent mieux à certains climats , à certains gouvernemens. Notre siècle n'a point produit d'ouvrage où il y ait plus d'idées profondes, et de pensées neuves. La partie la plus intéressante de l'histoire de tous les temps et de tous les lieux y est répandue adroitement ponr éclaircir les principes et en être éclaircie à son tour. Les faits deviennent entre ses mains des principes lumineux. Son style, sans être toujours exact, est nerveux. Images frappantes, saillies d'esprit et de génie, faits peu connus curieux et agréables, tout concourt à charmer le travail d'une longue lecture. On peut appeler cet ouvrage le Code du droit des nations , et son auteur le Législateur du genre humain. On sent qu'il est sorti d'un esprit libre, et d'un coeur plein de cette bienveillance générale qui embrasse tous les hommes.

C'est en faveur de ces sentimens qu'on a pardonné à M. de Montesquieu d'avoir ramené tout à un système, dans une matière où il ne fallait que raisonner sans imaginer ; d'avoir donné trop d'influence au climat, aux causes physiques, préférablement aux causes morales ; d'avoir fait un tout irrégulier, une chaîne interrompue, avec les plus belles parties, et les plus beaux chaînons ; d'avoir trop souvent conclu du particulier au général. On a été fâché de trouver dans ce chef-d'oeuvre, de longues digressions sur les lois féodales, des exemples tirés des voyageurs les plus décrédités, des parodoxes à la place des vérités, des plaisanteries où il fallait des réflexions, et ce qui est encore plus triste , des principes de déisme et d'irreligion. On a été choqué des titres indéterminés qu'il donne à la plupart de ses chapitres. Idée générale, Conséquence , Problême , Réflexion , Continuation du même sujet, etc. On lui a reproché des chapitres trop peu liés à ceux qui les précèdent ou qui les suivent, des idées vagues et confuses , des tours forcés, un style tendu, quelquefois bizarre, souvent recherché. Mais s'il ne satisfait pas toujours les grammairiens , il donne toujours à penser aux philosophes soit en les faisant entrer dans ses réflexions, soit en leur donnant sujet de les com

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