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la trouvait nulle part. Enfin, après bien des monvemens , des chocs et des secousses, il fallut se reposer dans le gouvernement même qu'on avait proscrit.

Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté , elle ne put plus la recevoir; elle n'avait plus qu'un faible reste de vertu; et comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère, Caïus, Claude, Néron, Domitien, elle fut toujours plus esclave ; tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie.

Les politiques grecs qui vivaient dans le gouvernement populaire ne reconnaissaient d'autre force qui pût le soutenir que celle de la vertu (i). Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures , de commerce, de finances, de richesses , et de luxe même.

Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les cœurs qui peuventla recevoir, et l'avarice entre dans toutes. Les désirs changent d'objets; ce qu'on aimait on ne l'aime plus; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles ; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître; ce qui était maxime, on l'appelle rigueur, ce qui était règle, on l'appelle gêne; ce qui était attention , on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui est l'avarice, et non pas le

(i) C'est tic la morale bien conçue que doit naître le bonheurdes hommes.

désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La république est une dépouille, et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous.

Athènes eut dans son sein les mêmes forces pendant qu'elle domina avec tant de gloire et pendant qu'elle servit avec tant de honte. Elle avait vingt mille citoyens (a) lorsqu'elle défendit les Grecs contre les Perses, qu'elle disputa l'empire à Lacédémone, et qu'elle attaqua la Sicile; die en avait vingt mille lorsque Démétrius de Phalère les dénombra (b) comme dans un marché l'on compte les esclaves. Quand Philippe osa dominer dans la Grèce , quand il parut aux portes d'Athènes (c), elle n'avait encore perdu que le temps. On peut voir dans Démosthène quelle peine il fallut pour la réveiller : on y craignait Philippe, non pas comme l'ennemi de la liberté, mais des plaisirs (d). Cette ville, qui avait résisté à tant de défaites, qu'on avait vue renaître après

(a) Plutarque , In Peuicle ; Platon, IN Cbitia.

(b) Il s'y trouva vingt-un mille citoyens, dix mille étrangers , quatre cent mille esclaves. Voyez Athénée, liv. VI.

(c) Elle avait vingt mille citoyens. Voyez Démosthène, In AmsTOT.

(d) Ils avaient fait une loi pour punir de mort celui qui proposerait de convertir aux usages de la guerre l'argent dcstiue pour es théâtres.

ESPRIT DES LOIS. T. I. i

ses destructions, fut vaincue à Chéronée, et le fut pour toujours. Qu'importe que Philippe renvoie tous les prisonniers? il ne renvoie pas des hommes; il était toujours aussi aisé de triompher des forces d'Athènes qu'il était difficile de triompher de sa vertu.

CommentCarthage aurait-elle pu se soutenir? Lorsqu'Anriibal, devenu préleur; voulut empêcher les magistrats de piller la république, n'allèrent-ils pas l'accuser devant les Romains? Malheureux , qui voulaient être citoyens sans qu'il y eût de cité, et tenir les richesses de la main de leurs destructeurs! Bientôt Rome leur demanda pour otages trois cents de leurs principaux citoyens; elle se fit livrer les armes et les vaisseaux, et ensuite leur déclara la guerre. Par les choses que fit le désespoir dans Carthage désarmée (a), oh peut juger de ce qu'elle aurait pu faire avec sa vertu lorsqu'elle avait ses forces.

CHAPITRE IV.

Du principe de L'aristocratie.

Comme il faut de la vertu (i) dans le gouvernement populaire, il en faut aussi dans l'aristocra

(a) Cette guerre dura trois ans.

(i) Dans ceux qui gouvernent. Mais ce n'est plus un ressort ni un principe : car le ressort est ce qui fait agir la partie gouvernée.

tique. Il est vrai qu'elie n'y est pas si absolument requise.

Le peuple, qui est à l'égard des nobles ce que les sujets sont à l'égard du monarque, est contenu par leurs lois : il a donc moins besoin de vertu que le peuple de la démocratie,. Mais comment les nobles seront-ils contenus? Ceux qui doivent faire exécuter les lois contre leur» collègues sentiront d'abord qu'ils agissent contre eux-mêmes. Il faut donc de la vertu dans ce corps par la nature de la constitution.

Le gouvernement aristocratique a par luimême une certaine force que la démocratie n'a pas. Les nobles y forment un corps , qui, par sa prérogative et pour son intérêt particulier,' réprime le peuple; il suffit qu'il y ait des lois, pour qu'à cet égard elles soient exécutées.

Mais autant qu'il est aisé à ce corps de rëpri-^ roer les autres, autant est-il difficile qu'il se réprime lui-même (a). Telle est la nature de cette constitution, qu'il semble qu'elle mette les mêmes gens sous la puissance des lois, et qu'elle les en retire.

Or, un corps pareil ne peut se réprimer que de deux manières : ou par une grande vertu, qui fait que les nobles se trouvent en quelque façon égaux à leur peuple, ce qui peut former une

(a) Les crimes publics y pourront être punis , parce que c'est l'affaire de tous : les crimes particuliers n'y seront pas punis . parce que l'affaire de tous est de ne les pas punir.

grande république; ou par une vertu moindre, qui est une certaine modération qui rend les nobles au moins égaux à eux-mêmes, ce qui fait leur conservation.

La modération est donc l'âme de ces gouvernemens (i). J'entends celle qui est fondée sur la vertu, non pas celle qui vient d'une lâcheté et d'une paresse de l'âme.

CHAPITRE V.

Que la vertu n'est point le principe du gouvernement
monarchique.

Dans les monarchies, la politique fait faire les grandes choses avec le moins de vertu qu'elle peut; comme dans les plus belles machines, l'art emploie aussi peu de mouvemens, de forces et de roues, qu'il est possible.

L'état subsiste indépendamment de l'amour pour la patrie, du désir de la vraie gloire, du renoncement de soi-même , du sacrifice à ses plus chers intérêts , cl de toutes ces vertus héroïques que nous trouvons dans les anciens, et dont nous avons seulement entendu parler.

Les lois y tiennent la place de toutes ces vertus dont on n'a aucun besoin ; l'étal vous en dispense : une action qui se fait sans bruit y est en quelque façon sans conséquence.

(i) Dans la crainte on est iorl modere'.

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