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être regarde comme une loi fondamentale de la démocratie. Il faut que le petit peuple soit éclairé par les principaux , et contenu par la gravité de certains personnages. Ainsi, dans la république romaine, en rendant les suffrages secrets, on détruisit tout; il ne fut plus possible d'éclairer une populace qui se perdait. Mais , lorsque dans une aristocratie le corps des nobles donne les suffrages (a), ou dans une démocratie le sénat (b); comme il n'est là question que de prévenir les brigues, les suffrages ne sauraient être trop secrets.

La brigue est dangereuse dans un sénat; elle est dangereuse dans un corps de nobles : elle ne l'est pas dans le peuple, dont la nature est d'agir par passion. Dans les états où il n'a point de part au gouvernement, il s'échauffera pour un acteur comme il aurait fait pour les affaires. Le malheur d'une république, c'est lorsqu'il n'y a plus de brigues; et cela arrive lorsqu'on a corrompu le peuple à prix d'argent : il devient de sang froid, il s'affectionne à l'argent, mais il ne s'affectionne plus aux affaires : sans souci du gouvernement et de ce qu'on y propose, il attend tranquillement son salaire.

(a) Comme à Venise.

(b) Les trente tyrans d'Athènes voulurent que les suffrages des aréopagiles fussent publics, pour les dirflÉr à leur fantaisie.

LïSIaS, OhaT. CONTra Agobat- , Cap. VIII.

C'est encore une loi fondamentale de la démocratie que le peuple seul fasse des lois. Il y a pourtant mille occasions où il est nécessaire que le sénat puisse statuer; il est même souvent à propos d'essayer une loi avant de l'établir. La constitution de Rome et celle d'Athènes étaient très-sages. Les arrêts du sénat (a) avaient force de loi pendant un an; ils ne devenaient perpétuels que par la volonté du peuple.

CHAPITRE III.

Des lois relatives à la nature de l'aristocratie.

Dans l'aristocratie (i), la souveraine puissance est entre les mains d'un certain nombre de personnes. Ce sont elles qui font les lois, et qui les font exécuter; et le reste du peuple n'est, tout au plus, à leur égard, que comme, dans une monarchie (2), les sujets sont à l'égard du monarque. On n'y doit point donner le suffrage par sort; on n'en aurait que les inconvéniens. En effet, dans un gouvernement qui a déja établi les dts

(a) Voyei Denys d'Halicarnasse , liv. IV et IX.

(,) L'aristocratie étant un mauvais gouvernement, a qoo. est-il bon d'en prescrire les lois?

(2) La monarc^ est une sorte d'aristocratie dont le souverain choisit les membres.

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tinctions les plus affligeantes, quand on serait choisi parle sort, on n'en serait pas moins odieux: c'est le noble qu'on envie, et non pas le magistrat.

Lorsque les nobles sont en grand nombre, il faut un sénat (i) qui règle les affaires que le corps des nobles ne saurait décider, et qui prépare celles dont il décide. Dans ce cas, on peut dire que l'aristocratie est en quelque sorte dans le sénat, la démocratie dans le corps des nobles , et que le peuple n'est rien.

Ce sera une chose très-heureuse dans l'aristocratie, si, par quelque voie indirecte, on fait sortir le peuple de son anéantissement (2): ainsi à Gênes la banque de Saint-Georges, qui est administrée en grande partie par les principaux du peuple (a) donne à celui-ci une certaine in- fluence dans le gouvernement, qui en fait toute la prospérité.

Les sénateurs ne doivent point avoir le droit de remplacer ceux qui manquent dans le sénat; rien ne serait plus capable de perpétuer les abus. A Rome, qui fut dans les premiers temps une

(1) Etre gouverné par un sénat que l'on choisit, qu'on peut exclure , dont on peut examiner et condamner les opérations; c'est peut-être le gouvernement le plus sage , surtout si le peuple est instruit.

(2) Comment en sort-il? C'est la stabilité des grands états qui fait celle des petits.

(a) Voyez M. Addisson, Voyages d'Italie , p. 16.

espèce d'aristocratie, le sénat ne suppléait pas lui-même; les sénateurs nouveaux étaient nommés (a) parles censeurs.

Une autorité exorbitante, donnée tout-à-coup à un citoyen dans une république, forme une monarchie, ou plus qu'une monarchie. Dans celle-ci, les lois ont pourvu à la constitution, ou s'y sont accommodées; le principe de gouvernement arrête le monarque; mais, dans une république où un citoyen se fait donner (b) un pouvoir exorbitant, l'abus de ce pouvoir est plus grand, parce que les lois, qui ne l'ont point prévu , n'ont rien fait pour l'arrêter.

L'exception à cette règle est lorsque la constitution de l'état est telle qu'il a besoin d'une magistrature qui ait un pouvoir exorbitant. Telle était Rome avec ses dictateurs; telle est Venise avec ses inquisiteurs d'état : ce sont des magistratures terribles qui ramènent violemment l'état à la liberté. Mais d'où vient que ces magistratures se trouvent si différentes dans ces deux républiques? C'est que Rome défendait les restes de son aristocratie contre le peuple, au lieu que Venise se sert de ses inquisiteurs d'état pour maintenir son aristocratie contre les nobles. De

(a) Ils le furent d'abord par les consuls.

(1>) C'est ce qui renversa la république romaine. Voyez les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.

là il suivait qu'à Rome la dictature ne devait durer que peu de temps, parce que le peuple agit par sa fougue, et non pas par ses desseins. Il fallait que cette magistrature s'exerçât avec éclat, parce qu'il s'agissait d'intimider le peuple , et non pas de le punir ; que le dictateur ne fût créé que pour une seule affaire, et n'eût une autorité sans bornes qu'à raison de cette affaire, parce qu'il était toujours créé pour un cas imprévu. A Venise, au contraire, il faut une magistrature permanente (1); c'est là que les desseins peuvent être commencés, suivis, suspendus, repris ; que l'ambition d'un seul devient celle d'une famille, et l'ambition d'une famille celle de plusieurs. On a besoin d'une magistrature cachée, parce que les crimes qu'elle punit, toujours profonds, se forment dans le secret et dans le silence. Cette magistrature doit avoir une inquisition générale, parce qu'elle n'a pas à arrêter les maux que l'on connaît, mais à prévenir même ceux qu'on ne connaît pas. Enfin cette dernière est établie pourvenger les crimes qu'elle soupçonne; et la première employait plus les menaces que les punitions pour les crimes mêmes avoués par leurs auteurs.

Dans toute magistrature, il faut compenser la

(1) C'est le chef-d'œuvre de ce que peut la terreur sourde. Autant d'aristocrates, autant de despotes.

ESPRIT DES LOIS, T. I . 3

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