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les Volsques, les tribuns s'y opposèrent. « Hé « bien ! dit-il, que tous ceux qui ont fait ser« ment au consul de l'année précédente marchent a sous mes enseignes (a) ». En vain les tribuns s'écrièrent-ils qu'on n'était plus lié par ce serment; que quand on l'avait fait, Quintius était un homme privé : le peuple fut plus religieux que ceux qui se mêlaient de le conduire ; il n'écouta ni les distinctions ni les interprétations des tribuns.

Lorsque le même peuple voulut se retirer sur le Mont-Sacré, il se sentit retenir par le serment qu'il avait fait aux consuls de les suivre à la guerre (b). Il forma le dessin de les tuer : on lui fit entendre que le serment n'en subsisterait pas moins. On peut juger de l'idée qu'il avait de la violation du serment par le crime qu'il voulait commettre.

Après la bataille de Cannes, le peuple effrayé voulut se retirer en Sicile ; Scipion lui fit jurer qu'il resterait à Rome : la crainte de violer leur serment surmonta toute autre crainte. Rome était un vaisseau tenu par deux ancres dans la tempête , la religion et les mours.

(a) Tite-Live, liv. III. (b) Tite-Live, liv. II.

CHAPITRE XIV.

Comment le plus petit changement dans la constitution entraîne la ruine des principes.

Aristote nous parle de la république de Carthage comme d'une république très-bien réglée. Polybe nous dit qu'à la seconde guerre punique (a) ily avait à Carthage cet inconvénient, que le sénat avait perdu presque toute son autorité. Tite-Live nous apprend que lorsqu'Annibal retourna à Carthage, il trouva que les magistrats et les principaux citoyens détournaient à leur profit les revenus publics, et abusaient de leur pouvoir. La vertu des magistrats tomba donc avec l'autorité du sénat ; tout coula du même principe.

On connaît les prodiges de la censure chez les Romains. Il y eut un temps où elle devint pesante ; mais on la soutint, parce qu'il y avait plus de luxe que de corruption. Claudius l'affaiblit ; et par cet affaiblissement, la corruption devint encore plus grande que le luxe, et la censure (b) s'abolit pour ainsi dire d'elle-même. Troublée, demandée, reprise, quittée, elle fut entièrement interrompue jusqu'au temps où elle CHAPITRE XV.

devint inutile, je veux dire les règnes d'Auguste et de Claude. (a)Environ cent ans après. (b) Voyez Dion, liv. XXXVIII ; la vie de Cicéron dans Plu

tarque ; Cicéron à Atticus ; liv. IV, lett. X et XV ; Asconius sur Cicéron, DE DIvINATIoNE.

ESPRIT DES LOIS. T. l. 14

Moyens très-efficaces pour la conservation des trois principes.

Je ne pourrai me faire entendre que lorsqu'on aura lu les quatre chapitres suivans.

CHAPITRE XVI.
Propriétés distinctives de la république.

Il est de la nature d'une république qu'elle n'ait qu'un petit territoire ; sans cela elle ne pent guère subsister. Dans une grande république, il y a de grandes fortunes , et par conséquent peu de modération dans les esprits; il y a de trop grands dépôts à mettre entre les mains d'un citoyen ; les intérêts se particularisent; un homme sent d'abord qu'il peut être heureux, grand , glorieux, sans sa patrie, et bientôt qu'il peut être seul grand sur les ruines de sa patrie.

Dans une grande république, le bien commun est sacrifié á mille considérations; il est subordonné à des exceptions; il dépend des accidens. Dans une petite, le bien public est mieux senti, mieux connu , plus près de chaque citoyen; les abus y sont moins étendus, et par conséquent moins protégés.

Ce qui fit subsister si long-temps Lacédémone, c'est qu'après toutes ses guerres elle resta toujours avec son territoire. Le seul but de Lacédémone était la liberté; le seul avantage de sa liberté, c'était la gloire.

Ce fut l'esprit des républiques grecques de se contenter de leurs terres comme de leurs lois. Athènes prit de l'ambition , et en donna à Lacedémone; mais ce fut plutôt pour commander à des peuples libres que pour gouverner des esclaves, plutôt pour être à la tête de l'union quc pour la rompre. Tout fut perdu lorsqu'une monarchie s'éleva; gouvernement dont l'esprit est plus tourné vers l'agrandissement.

Sans des circonstance particulières (a), il est difficile que tout autre gouvernement que le républicain puisse subsister dans une seule ville. Un prince d'un si petit état chercherait naturellement à opprimer, parce qu'il aurait une grande puissance et peu de moyens pour en jouir ou pour la faire respecter : il foulerait donc beaucoup ses peuples. D'un autre côté, un tel prince serait aisément opprimé par une force étrangère, ou même , par une force domestique ; le peuple pourrait à tous les instans s'assembler et se réunir contre lui : or, quand un prince d'une ville est chassé de sa ville, le procès est fini ;

(a) Comme quand un petit souverain se maintient entre deux grands états par leur jalousie mutuelle; mais il n'existe que précairement.

s'il a plusieurs villes, le procès n'est que commencé.

CHAPITRE XVII.
Propriétés distinctives de la monarchie.

Un état monarchique doit être d'une grandeur médiocre. S'il était petit, il se formerait en république ; s'il était fort étendu, les principaux de l'état, grands par eux-mêmes, n'étant point sous les yeux du prince, ayant leur cour hors de sa cour, assurés d'ailleurs contre les exécutions promptes par les lois et par les moeurs, pourraient cesser d'obéir; ils ne craindraient pas une punition trop levte et trop éloignée.

Aussi Charlemagne cut-il à peine fondé son empire , qu'il fallut le diviser; soit que les gouverneurs des provinces n'obéissent pas, soit que, pour les faire mieux obéir, il fût nécessaire de partager l'empire en plusieurs royaumes.

Après la mort d’Alexandre, son empire fut partagé. Comment ces grands de Grèce et de Macédoine , libres, ou du moins chefs des conquérans répandus dans cette vaste conquête, auraient-ils pu obéir?

Après la mort d'Attila, son empire fut dissous : tant de rois qui n'étaient plus contenus ne pouvaient point reprendre des chaînes.

Le prompt établissement du pouvoir sans bor

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