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cette réflexion (1) qu'on ne peut guère attendre du défaut de lumières de la cour sur les lois de l'état, ni de la précipitation de ses conseils (a).

Que serait devenue la plus belle monarchie du monde (2), si les magistrats , par leurs lenteurs, par leurs plaintes, par leurs prières , n'avaient arrêté le cours des vertus mêmes de ses rois, lorsque ces monarques, ne consultant que leur grande âme, auraient voulu récompenser sans mesure des services rendus avec un courage et une fidélité aussi sans mesure?

CHAPITRE XI.

De l'excellence du gouvernement monarchique.

Le gouvernement monarchique a un grand avantage sur le despotique (3). Comme il est de sa nature qu'il y ait sous le prince plusieurs ordres qui tiennent à la constitution , l'état est plus fixe, la constitution plus inébranlable, la personne de ceux qui gouvernent plus assurée.

(1) Je n'y vois que routine , préjugés et l'envie d'être quelque chose,

(a) Barbaris cunctatio servilis ; statim exequi regium vidctur. Tacite, Annal, liv. V.

(2) Elle serait soumise à l'Angleterre, ou à la plus ridicule aristocratic. On peut espérer un bon ministre, mais jamais un bon corps de juges. Lisez l'histoire.

(3) C'est qu'il y a plus de lumières et plus de mæurs.

Cicéron (a) croit que l'établissement des tribuns (1) de Rome fut le sénat de la république. « En effet, dit-il, la force du peuple qui n'a point de chef est plus terrible. Un chef sent que l'affaire roule sur lui, il y pense : mais le peuple , dans son impétuosité, ne connaît point le péril où il se jette ». On peut appliquer cette réflexion à un état despotique, qui est un peuple sans tribuns , et à une monarchie, où le peuple a, on quelque façon, des tribuns.

En effet, on voit par-tout que, dans les mouvemens du gouvernement despotique, le peuple, mené par lui-même, porte toujours les choses aussi loin qu'elles peuvent aller ; tous les désordres qu'il commet sont extrêmes : au lieu que, dans les monarchies, les choses sont très-rarement portées à l'excès. Les chefs craignent pour euxmêmes , ils ont peur d'être abandonnés ; les puissances intermédiaires (2) dépendantes (b), ne veulent pas que le peuple prenne trop le dessus. Il est rare que les ordres de l'état soient corrompus entièrement. Le prince tient à ces ordres : et les séditieux, qui n'ont ni la volonté ni l'espérance de renverser l'état, ne peuvent ni ne veulent renverser le prince.

(a) Liv. III des Lois.

(1) Ils introduisirent un combat du peuple et des patriciens, qui amena le despotisme d'un seul.

(2) Entend-il le clergé , les nobles, ou les parlemens? (l») Voyez ci-dessus la première note du livre II, chap. IV.

Dans ces circonstances, les gens qui ont de la sagessse et de l'autorité s'entremettent; on prend des tempéramens, on s'arrange, on se corrige ; les lois reprennent leur vigueur et se font écouter. Aussi toutes nos histoires sont-elles pleines de guerres civiles sans révolutions; celles des états despotiques sont pleines de révolutions sans guerres civiles. Ceux qui ont écrit l'histoire des guerres civiles de quelques états, ceux même qui les ont fomentées, prouvent assez combien l'autorité que les princes laissent à de certains ordres pour leur service leur doit être peu suspecte, puisque, dans leur égarement mème, ils ne soupiraient qu'après les lois et leur devoir, et retardaient la fougue et l'impétuosité des factieux plus qu'ils ne pouvaient la servir (a). Le cardinal de Richelieu, pensant peut-être (1) qu'il avait trop avili les ordres de l'état, a recours, pour le soutenir, aux vertus du prince et de ses ministres (b); et il exige d'eux tant de choses, qu'en vérité il n'y a qu'un ange qui puisse avoir tant d'attention, tant de lumières, tant de fermeté, tant de connaissances; et on peut à peine se flatter que, d'ici à la dissolution des monarchies, il puisse y avoir un prince et des ministres pareils.

(a) Mémoires du cardinal de Retz, et autres histoires.

(1) Richelieu, comme écrivain et comme penseur, était médiocre.

(b) Testament politique.

Comme les peuples qui vivent sous une bonne police sont plus heureux que ceux qui, sans rèm gle et sans chefs , errent dans les forêts; ainsi les monarques qui vivent sous les lois fondamentales de leur état sont-ils plus heureux (1) que les princes despotiques qui n'ont rien qui puisse régler le coeur de leurs peuples ni le leur.

CHAPITRE XII.

Continuation du même sujet.

Qu'on n'aille point chercher de la magnanimité dans les états despotiques, le prince n'y donnerait point une grandeur qu'il n'a pas lui-même : chez lui il n'y a pas de gloire (2).

C'est dans les monarchies que l'on verra autour du prince les sujets recevoir ses rayons; c'est là que chacun, tenant pour ainsi dire, un plus grand espace, peut exercer ces vertus qui donnent à l'âme, non pas de l'indépendance, mais de la grandeur (3).

(1) Ils sont moins tentés d’ahuser de leur pouvoir.
(2) Pourquoi pas , s'il avait des lumières!

(3) Je n'entends rien de tout cela. Qu'est-ce que de la grandeur sans indépendance?

CHAPITRE XIII.

Idée du despotisme.

Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied (1), et cueillent le fruit (a). Voilà le gouvernement despotique.

CHAPITRE XIV.

Comment les lois sont relatives au principe du gouvernement despotique.

Le gouvernement despotique a pour principe la crainte ; mais à des peuples timides, ignorans, abattus, il ne faut pas beaucoup de lois (2).

Tout y doit rouler sur deux ou trois idées; il n'en faut donc pas de nouvelles. Quand vous instruisez une bête, vous vous donnez bien de garde de lui faire changer de maître , de leçon et d'allure; vous frappez son cerveau par deux ou trois mouvemens, pas davantage.

Lorsque le prince est enfermé, il ne peut sor

(1) Comparaison brillante, mais peu juste; l'arbre meurt , on n'y recueille plus rien, rien du tout.

(a) Lettrcs édifiantes, tome II, page 315.

(2) Qu'importent les lois d'un pareil gouverneme**

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