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Tant que tu seras heureux, tu compteras de nombreux amis, si le temps devient nuageux, tu resteras seul. Vois comme les colombes aiment à se rendre vers les blanches demeures, tandis que la tour noircie par le temps n'est visitée d'aucun oiseau. Jamais fourmi ne se presse vers un grenier vide; nul ami n'ira là où l'opulence n'est plus. Comme notre ombre accompagne nos pas sous les rayons du soleil et, dès qu'un nuage le voile, disparaît aussitôt, ainsi, dans son inconstance, le vulgaire suit l'éclat de la fortune et, au moindre nuage qui l'éclipse, se retire. Ces paroles, je souhaite que toujours elles puissent te paraître chimériques. Ce qui m'est arrivé pourtant prouve qu'elles sont vraies. Tant que ma fortune se maintint, ma maison, qui jouissait à la vérité d'un certain renom, mais que ne recommandait aucun faste, était suffisamment fréquentée, mais dès qu'elle eut été ébranlée, tous en redoutèrent la ruine et, gens prudents, d'un commun accord prirent la fuite.

CCCXLII

(Tom. III, p. 245.)

Peut-être seras-tu surprise que cette lettre soit écrite par une main étrangère, c'est que j'étais malade, malade dans un pays inconnu aux extrémités du monde et presque sans espoir de guérison. Te figures-tu l'état de mon âme à moi qui languis dans cette affreuse contrée parmi les Sarmates et les Gètes ? Je ne puis me faire au climat, ni m'accoutumer à ces mauvaises eaux, et j'ai pour le pays même je ne sais quelle répugnance. Pas d'habitation convenable, pas de nourriture bonne pour un malade; aucun disciple d'Apollon qui puisse soulager mon mal; et pour me consoler, pour tromper par quelque entretien les heures. trop lentes à s'écouler, pas un ami près de moi. Je languis épuisé sur la dernière des terres habitées par les hommes et, dans ma souffrance, mes souvenirs me représentent tout ce qui est loin de moi. Mais de tous ces souvenirs le

Te loquor absentem, te vox mea nominat unam:
Nulla venit sine te nox mihi, nulla dies.
Quin etiam sic me dicunt aliena locutum,
Ut foret amenti nomen in ore tuum.
Si jam deficiam suppressaque lingua palato,
Vix instillato restituenda mero,

Nuntiet huc aliquis dominam venisse, resurgam,
Spesque tui nobis causa vigoris erit...
Tam procul ignotis igitur moriemur in oris,
Et fient ipso tristia fata loco?

Nec mea consueto languescent corpora lecto,
Depositum nec me qui fleat, ullus erit.

Nec dominæ lacrimis in nostra cadentibus ora
Accedent animæ tempora parva meæ.
Nec mandata dabo, nec cum clamore supremo'
Labentes oculos condet amica manus,

Sed sine funeribus caput hoc, sine honore sepulcri,
Indeploratum barbara terra teget!

Ov., Trist., III, 3, v. 1-24 et 37-46.

CCCXLIII

Vivre ignoré, c'est vivre heureux.

O mihi care quidem semper, sed tempore duro
Cognite, res postquam procubuere meæ,

Usibus edocto si quicquam credis amico,
Vive tibi et longe nomina magna fuge.
Vive tibi, quantumque potes, prælustria vita:
Sævum prælustri fulmen ab arce venit.
Nam, quamquam soli possunt prodesse potentes,
Non prosit potius, si quis obesse potest.
Effugit hibernas demissa antemna procellas,
Lataque plus parvis vela timoris habent.

(1) Au moment du trépas on appelait le mort par son nom à plusieurs re

tien est le plus puissant, chère épouse, et remplit à lui seul plus de la moitié de mon cœur. C'est à toi absente que je parle, ma voix n'appelle que toi; sans toi pas une nuit, pas un jour ne s'écoule. On dit même qu'au milieu des paroles sans suite prononcées dans le délire ton nom était encore sur mes lèvres. Quand je serais exténué et que ma langue paralysée se montrerait à peine sensible à l'excitation d'un vin généreux, si quelqu'un venait me dire << voilà ton épouse ! » je renaîtrais, et l'espérance de te revoir ranimerait mes forces...

Faudra-t-il donc mourir si loin, sur des bords inconnus, dont l'horreur s'ajoutera à celle de la mort? Mon corps languissant ne reposera point sur ma couche accoutumée et, à mes funérailles, pour me pleurer, il n'y aura personne. Les pleurs d'une épouse ne viendront pas, tombant sur mon visage, retarder d'un instant le départ de mon âme; je ne pourrai exprimer mes suprêmes volontés; nul ne m'adressera le dernier appel, et pas une main amie ne fermera mes yeux mourants. Privé de pompe funèbre, privé des honneurs du tombeau et de tout tribut de larmes, mon corps sera recouvert de la terre de ce pays barbare!

CCCXLIII

(Tom. III, p. 244)

O toi qui toujours m'as été cher, mais que j'ai pu apprécier dans l'adversité, après ma ruine, si tu veux en croire un ami instruit par l'expérience, vis pour toi-même et fuis loin de la renommée. Vis pour toi, et autant que possible, évite le trop grand éclat ; c'est des hauteurs les plus brillantes que vient la foudre cruelle. Je sais bien que seuls les grands peuvent nous être utiles, mais qu'ils ne le soient point plutôt que de pouvoir nous nuire ! Les antennes abaissées échappent aux coups de la tempête et les

prises, d'où l'expression conclamatum est pour signifier c'en est fait, tout est perdu.

Aspicis, ut summa cortex levis innatet unda,

Cum grave nexa simul retia mergat onus? Hæc ego si monitor monitus prius ipse fuissem, In qua debebam forsitan urbe forem.

Dum tecum vixi, dum me levis aura ferebat,

Hæc mea per placidas cumba cucurrit aquas.
Qui cadit in plano (vix hoc tamen evenit ipsum),
Sic cadit, ut tacta surgere possit humo:
At miser Elpenor', tecto delapsus ab alto,
Occurrit regi debilis umbra suo.

Quid fuit, ut tutas agitaret Dædalus alas,
Icarus immensas nomine signet aquas?
Nempe quod hic alte, demissius ille volabat:
Nam pennas ambo non habuere suas.
Crede mihi, bene qui latuit, bene vixit, et intra
Fortunam debet quisque manere suam.

Non foret Eumedes orbus, si filius ejus

Stultus Achilleos non adamasset equos;
Nec natum in flamma vidisset, in arbore natas,
Cepisset genitor si Phaethonta Merops.
Tu quoque formida nimium sublimia semper,
Propositique, precor3, contrahe vela tui:
Nam pede inoffenso spatium decurrere vitæ
Dignus es, et fato candidiore frui.

Ov., Trist., III, 4, v. 1-34.

CCCXLIV

Lettre d'Ovide à Périlla.

Vade salutatum, subito perarata, Perillam,

Littera, sermonis fida ministra mei.

Aut illam invenies dulci cum matre sedentem,
Aut inter libros Pieridasque suas.

(1) Compagnon d'Ulysse qui, s'étant enivré, se tua en tombant du toit du palais de Circé.

(2) Maxime épicurienne que Plutarque réfute dans un de ses traités de mo

rale.

larges voiles ont plus à craindre que les petites. Vois comme l'écorce légère flotte à la surface de l'eau, tandis que le poids attaché au filet le plonge au fond. Si ces avis que je te donne m'avaient été naguère donnés à moi-même, peut-être serais-je à Rome, où je devrais être. Tant que je vécus dans ta société, tant qu'un léger zéphyr poussa ma nacelle, elle vogua sur une onde paisible. Que sur un sol plat un homme vienne à tomber (encore cet accident estil rare), dans sa chute il touche à peine la terre qu'il se relève; mais le malheureux Elpénor, tombé du faite d'un palais, passa dans le séjour où il apparut plus tard, ombre misérable, à son roi. Comment se fit-il que Dédale put sans danger agiter ses ailes et qu'Icare donna son nom à une vaste mer? C'est que celui-ci prit un essor élevé et celui-là un vol plus humble; car enfin tous les deux avaient des ailes artificielles. Crois-moi, vivre ignoré, c'est vivre heureux; et chacun doit se renfermer dans sa sphère. Eumède n'aurait point perdu son fils, si ce jeune insensé ne s'était épris des coursiers d'Achille, et Mérops n'aurait pas vu le sien en proie aux flammes et ses filles changées en arbres, si Phaeton s'était contenté de l'avoir pour père. Toi aussi, redoute toujours une élévation trop grande, et resserre, je t'en prie, les voiles de ton ambition. Car tu es digne de fournir sans heurt la carrière de la vie et de jouir du destin le plus heureux.

CCCXLIV

(Tom. III, p. 245.)

Pars saluer Périlla, lettre écrite à la hâte et fidèle messagère de mes paroles. Tu la trouveras ou assise auprès de sa mère chérie ou au milieu de ses livres et des Muses qu'elle aime. Quoi qu'elle fasse, dès qu'elle saura ton arrivée, elle abandonnera tout, et vite elle te demandera pourquoi tu viens et ce que je deviens. Tu lui diras que je vis,

(3) Var.: memor.

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