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bat; deux cents furent pétrifiés à la vue de la Gorgone. Alors seulement Phinée se repent de l'injustice de son attaque. Mais que faire ? 11 voit des statues dans diverses attitudes; il reconnaît ses compagnons, appelle chacun par son nom, implore d'eux des secours; n'en croyant pas ses yeux, il touche ceux qui sont le plus près de lui. C'était du marbre. Il détourne la tête et, d'un air suppliant, il étend de côté, en signe de soumission, ses mains et ses bras. Tu triomphes, dit-il, ô Persée. Fais disparaître ce monstre terrible; écarte cette tête de Méduse qui pétrifie, écarte-la, je t'en supplie. Ce n'est ni la haine ni l'ambition du pouvoir qui m'ont poussé à la guerre ; j'ai pris les armes pour une fiancée; tes droits se fondaient sur tes services et les miens sur le temps; je regrette de ne pas t'avoir cédé. Je ne te demande que la vie, intrépide héros laisse-la-moi : tout le reste est à toi! >> En parlant ainsi, il n'ose lever les yeux sur celui que sa voix implore. << Une chose, timide Phinée, que je puis t'accorder et qui n'est pas une mince faveur pour un lâche, rassure-toi, dit Persée, je te l'accorderai; tu ne subiras aucune atteinte du fer. Bien plus, je ferai que tu vives la vie éternelle d'un monument; à jamais on te verra dans le palais de mon beau-père, où l'image de celui qui lui avait été promis sera pour mon épouse une consolation. » Il dit et il présente la tête de la fille de Phorcys du côté vers lequel Phinée détournait ses regards épouvantés. En vain s'efforce-t-il encore de l'éviter, son cou se raidit, et ses larmes se solidifient dans le marbre de ses yeux, son visage cependant respire toujours la crainte, son air, même sous la pierre, reste humble; ses mains, suppliantes; tout son aspect, celui d'un coupable qui demande grâce.

CCCXXIX

Latone, portant ses deux enfants, arrive exténuée à un étang où elle veut se désaltérer. Indignée de l'inhumanité de quelques paysans qui l'en empèchent, elle les métamorphose en grenouilles.

Forte lacum mediocris1 aquæ prospexit in imis
Vallibus. Agrestes illic fruticosa legebant
Vimina cum juncis gratamque paludibus ulvam.
Accessit positoque genu Titania terram
Pressit, ut hauriret gelidos potura liquores.
Rustica turba vetat. Dea sic adfata vetantes :

<< Quid prohibetis aquis ? usus communis aquarum est,
Nec solem proprium Natura nec aera fecit

Nec tenues undas: ad publica munera veni.
Quæ tamen ut detis, supplex peto. Non ego nostros
Abluere hic artus lassataque membra parabam,
Sed relevare sitim: caret os humore loquentis,
Et fauces arent, vixque est via vocis in illis.
Haustus aquæ mihi nectar erit, vitamque fatebor
Accepisse simul: vitam dederitis in unda.

Hi quoque vos moveant, qui nostro bracchia tendunt
Parva sinu. » Et casu tendebant bracchia nati.
Quem non blanda Deæ potuissent verba movere?
Hi tamen orantem perstant prohibere, minasque,
Ni procul abscedat, conviciaque insuper addunt.
Nec satis est: ipsos etiam pedibusque manuque
Turbavere lacus, imoque e gurgite mollem
Huc illuc limum saltu movere maligno,
Distulit ira sitim. Neque enim jam filia Coi
Supplicat indignis, nec dicere sustinet ultra
Verba minora Dea, tollensque ad sidera palmas,
«Eternum stagno, dixit, vivatis in isto! >>
Eveniunt optata Deæ. Juvat isse sub undis;
Et modo tota cava submergere membra palude.

(1) Heinsius propose melioris saus donner l'explication de ce comparatif.

CCCXXIX

(Tom. III, p. 168 et 196.)

Le hasard lui montre, au fond d'une vallée, un lac de médiocre étendue: des paysans étaient en train d'en récolter l'osier fertile en rejetons, le jonc et l'algue amie des marais. Latone approche et, pliant le genou, se penche pour se désaltérer à l'eau fraiche. La troupe grossière s'y oppose. La déesse alors, devant ce mauvais vouloir, leur parle ainsi : « Pourquoi m`interdire cette eau ? L'usage en appartient à tous. La nature n'a point fait du soleil, de l'air et des ondes limpides la propriété de tel ou tel et c'est d'un bien commun à tout le monde que je me suis approchée. Cependant je vous le demande comme un don et avec prière. Je voulais non pas rafraîchir mes membres harassés, mais apaiser ma soif; tandis que je parle, ma bouche se dessèche et mon gosier tout brûlant laisse à peine passage à ma voix. Je croirai boire du nectar et je proclamerai que je vous dois la vie, c'est la vie que vous m'aurez accordée avec cette eau. Laissez-vous toucher par ces enfants qui, sur mon sein, vous tendent leurs faibles bras. » Et en effet, par hasard, ils tendaient les bras.Qui serait resté insensible aux touchantes paroles de la déesse? Eux pourtant, malgré sa prière, persistent dans leur refus, lui ordonnent de s'éloigner et à la menace joignent l'injure. Cela ne leur suffit pas: chacun, des pieds et des mains, trouble l'eau, et, en y sautant ça et là, ils soulèvent méchamment la vase boueuse du fond. La colère lui fait oublier la soif; à de tels hommes la fille de Cérès ne veut plus adresser des prières indignes d'une déesse; elle élève ses mains vers le ciel: « Vivez à jamais dans cet étang », dit-elle. Ses vœux s'accomplissent. Voici que le séjour des eaux fait leurjoie; tantôt ils se plongent entièrement au fond du lac, tantôt ils montrent la tête et nagent à la surface; tour à tour ils

Nunc proferre caput, summo modo gurgite nare,
Sæpe super ripam stagni consistere, sæpe

In gelidos resilire lacus. Et nunc quoque turpes
Litibus exercent linguas, pulsoque pudore,

Quamvis sint sub aqua, sub aqua maledicere tentant.
Vox quoque jam rauca est, inflataque colla tumescunt,
Ipsaque dilatant patulos convicia rictus.

Terga caput tangunt; colla intercepta videntur;
Spina viret; venter, pars maxima corporis, albet.
Limosoque novæ saliunt in gurgite ranæ.

Ov., Metam., VI, v. 343-381.

CCCXXX

Philemon et Baucis s'aperçoivent qu'ils ont donné l'hospitalité à des dieux et sont récompensés par eux.

Interea quotiens haustum cratera repleri
Sponte sua, per seque vident succrescere vina,
Attoniti novitate pavent, manibusque supinis
Concipiunt Baucisque preces timidusque Philemon,
Et veniam dapibus nullisque paratibus orant.
Unicus anser erat, minimæ custodia villæ,
Quem Dis hospitibus domini mactare parabant.
Ille celer penna tardos ætate fatigat,
Eluditque diu, tandemque est visus ad ipsos
Confugisse Deos. Superi vetuere necari;

Dique sumus meritasque luet vicinia pœnas
Impia», dixerunt. « Vobis immunibus hujus
Esse mali dabitur. Modo vestra relinquite tecta,
Ac nostros comitate gradus et in ardua montis
Ite simul. » Parent ambo, baculisque levati,
Nituntur longo vestigia ponere clivo.

Tantum aberant summo, quantum semel ire sagitta
Missa potest: flexere oculos, et mersa palude
Cetera prospiciunt, tantum sua tecta manere.
Dumque ea mirantur, dum deflent fata suorum,
Illa vetus, dominis etiam casa parva duobus,

se reposent sur la rive et s'élancent dans les ondes rafraîchissantes. Ils exercent encore leur langue indécente aux invectives et, sans retenue aucune, bien qu'ils soient sous les eaux, sous les eaux mêmes ils s'essayent à l'outrage. Déjà leur voix est rauque; leur gorge s'enfle, grossit, et leurs cris mêmes dilatent leur bouche en un large rictus. Leur tête et leurs épaules se joignent, le cou disparaît; leur dos est verdâtre; leur ventre, qui compose la plus grande partie de leur corps, devient blanc. Et dans l'étang fangeux ils bondissent sous leur forme nouvelle de grenouilles.

CCCXXX

(Tom. III, p. 173 et 203.)

Cependant, à mesure qu'il se vide, le cratère se remplit de lui-même et spontanément le vin renaît en abondance. Surpris de ce prodige, Baucis et le timide Philémon se mettent à trembler et, tendant des mains suppliantes, demandent grâce pour la simplicité et le peu d'apprêts du repas. Ils possédaient une oie unique, garde de leur humble de meure; maître et maîtresse voulaient déjà l'immoler à leurs hôtes divins; mais l'oie, dont l'aile est vive, fatigue ces vieilles gens que l'âge appesantit, longtemps se soustrait à leur poursuite et enfin semble chercher son salut en se réfugiant auprès des dieux. Ceux-ci défendent de la tuer. «Nous sommes des dieux, disent-ils, et l'impiété de tous vos voisins va recevoir le châtiment qu'elle mérite; seuls vous ne serez pas enveloppés dans cette ruine. Quittez votre toit, suivez nos pas et gagnez avec nous le sommet de la montagne.» Tous les deux obéissent et, appuyés sur un bâton, gravissent à grand'peine derrière les dieux la longue pente du mont. Ils n'étaient plus éloignés de la cime qu'à une portée de flèche; ils tournent la tête, et voient tout enseveli sous les eaux, sauf leur demeure qui est restée debout.

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