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je suis au-dessus des rois. Puisse-t-elle durer jusqu'au terme fixé par le destin à ma vie !

CCXCVII

(Tom. II, p. 539.)

O porte, plus cruelle même que ta maîtresse, pourquoi silencieuse me restes-tu si durement fermée? Pourquoi ne jamais t'ouvrir pour laisser passer mes amours et, dans ton immobilité, ne point permettre l'entrée furtive de mes prières ? N'y aura-t-il donc pas de terme à ma douleur? Et dans un triste sommeil me faudra-t-il encore réchauffer ton seuil? La nuit au milieu de son cours, les étoiles à leur déclin et le souffle glacé de l'aurore, qui m'y trouvent gîsant, me prennent en pitié. Toi seule, toujours insensible aux tourments d'un malheureux, tu ne me réponds jamais que par le silence de tes gonds. Ah! si seulement ma faible voix, passant par une fente légère, parvenait à frapper les charmantes oreilles de ta maîtresse ! Bien qu'elle soit plus résistante qu'un rocher de Sicile, bien que son cœur ait plus de dureté que le fer et l'acier, elle ne pourrait retenir ses larmes et, malgré elle, en les versant, elle soupirerait profondément. A cette heure hélas ! elle repose appuyée sur le bras d'un autre, qui est bien heureux, et mes plaintes à moi sont emportées par le zéphyr de la nuit. Mais tu es l'unique, la grande cause de mon supplice, ô porte, que mes offrandes n'ont jamais pu fléchir. Je ne t'ai blessée cependant par aucun de ces outrages auxquels une langue licencieuse se laisse aller d'ordinaire en mauvais lieu, pour que tu me laisses m'enrouer en longs gémissements et me morfondre toute la nuit dans un carrefour. Souvent, au contraire, je t'ai adressé des chants d'une composition nouvelle ; j'ai laissé sur tes marches les traces de mes baisers. Et que de fois, tourné vers ton seuil, ingrate, ne t'ai-je point,

At tibi sæpe novo deduxi carmina versu,
Osculaque impressis nixa dedi gradibus.
Ante tuos quoties verti me, perfida, postes,
Debitaque occultis vota tuli manibus!

Prop., 1, 16, v. 17-44.

CCXCVIII

Properce se révolte contre Cynthie dont la conduite devient la fable

de Rome.

Hoc verum est, tota te ferri, Cynthia, Roma,
Et non ignota vivere nequitia?

Hoc merui sperare? dabis mihi, perfida, pœnas:
Et nobis aliquo, Cynthia, ventus erit.
Inveniam tamen e multis fallacibus unam,
Quæ fieri nostro carmine nota velit;
Nec mihi tam duris insultet moribus, et te
Vellicet. Heu sero flebis, amata diu!

Nunc est ira recens, nunc est discedere tempus:
Si dolor abfuerit, crede, redibit amor.
Non ita Carpathiæ variant Aquilonibus undæ,
Nec dubio nubes vertitur atra Noto,
Quam facile irati verbo mutantur amantes:
Dum licet, injusto subtrahe colla jugo.
Nec tu non aliquid, sed prima nocte, dolebis:
Omne in amore malum, si patiare, leve est.
At tu, per dominæ Junonis dulcia jura,

Parce tuis animis, vita, nocere tibi.
Non solum taurus ferit uncis cornibus hostem,
Verum etiam instanti læsa repugnat ovis.
Nec tibi perjuro scindam de corpore vestes,
Nec mea præclusas fregerit ira fores;
Nec tibi connexos iratus carpere crines,
Nec duris ausim lædere pollicibus.

Rusticus hæc aliquis tam turpia prælia quærat,

Cujus non hederæ circuiere caput.

les mains pieusement tendues, rendu secrètement des hommages!

CCXCVIII

(Tom. II, p. 546.)

Il est donc vrai, Cynthie, ton nom court par Rome entière et l'on sait que tu mènes une vie licencieuse. Est-ce là ce que je devais attendre ? Je t'en punirai, perfide; et moi aussi, Cynthie, le vent me portera en quelque autre lieu. Je saurai bien, dans la foule des beautés trompeuses, en trouver une qui veuille devenir célèbre par mes vers, qui m'épargne de durs outrages et qui te pique. Tu pleureras, mais trop tard, après avoir été si longtemps aimée !

Ma colère est dans toute sa force, c'est le moment de rompre. Le ressentiment une fois parti, à coup sûr l'amour reviendrait. Plus que ne varient les flots de Carpathie sous le souffle des Aquilons et plus que les sombres nuages ne tournent sous l'action capricieuse du Notus. un amant en courroux change au moindre mot de sa maîtresse. Pendant que c'est possible, secouons un joug trop pénible; sans doute il m'en coûtera, mais pour une nuit; en amour, tout mal auquel on résiste patiemment devient léger.

Cependant, au nom de la reine Junon et de ses douces lois, je t'en conjure, ô ma vie, garde-toi de sentiments nuisibles à toi-même. Il n'y a pas que le taureau qui frappe un ennemi de ses cornes recourbées, mais, elle aussi, la brebis résiste à la main qui la blesse. Ne crains pas toutefois que j'aille déchirer tes vêtements de parjure, briser avec fureur la porte que tu me fermes, détruire, dans ma colère, l'arrangement de ta coiffure, ou te meurtrir cruellement de mes mains. Ces honteuses violences sont bonnes au rustre dont le lierre n'a jamais ceint la tête. Mais j'écrirai ceci, que

Scribam igitur, quod non umquam tua deleat ætas: << Cynthia forma potens, Cynthia verba levis. >> Crede mihi, quamvis contemnas murmura famæ, Hic tibi pallori, Cynthia, versus erit.

Prop., II, 5.

CCXCIX

Sur l'Amour.

Quicumque ille fuit, puerum qui pinxit Amorem,
Nonne putas miras hunc habuisse manus?
Hic primum vidit sine sensu vivere amantes,
Et levibus curis magna perire bona.
Idem non frustra ventosas addidit alas,
Fecit et humano corde volare deum:
Scilicet alterna quoniam jactamur in unda,
Nostraque non ullis permanet aura locis.
Et merito hamatis manus est arma sagittis,
Et pharetra ex humero Gnosia utroque jacet:
Ante ferit quoniam, tuti quam cernimus hostem,
Nec quisquam ex illo vulnere sanus abit.
In me tela manent, manet et puerilis imago:
Sed certe pennas perdidit ille suas;

Evolat heu! nostro quoniam de pectore nusquam,
Adsiduusque meo sanguine bella gerit.
Quid tibi jucundum siccis habitare medullis?
Si pudor est, alio trajice tela tua.
Intactos isto satius tentare veneno:

Non ego, sed tenuis vapulat umbra mea.
Quam si perdideris, quis erit, qui talia cantet!
Hæc mea Musa levis gloria magna tua est,
Quæ caput et digitos et lumina nigra puellæ,
Et canit ut soleant molliter ire pedes?

Prop., II, 12.

toute ta vie ne saurait effacer: « Cynthie fut belle; mais Cynthie fut volage. » Et crois-moi, bien que tu te moques des bruits de la renommée, ce vers, Cynthie, te fera pâlir.

CCXCIX

(Tom. II, p. 550.)

Quel que soit celui qui, le premier, représenta l'Amour sous la figure d'un enfant, ne penses-tu pas qu'il eut une main ingénieuse? Il a vu d'abord que les amants vivent sans prévoyance, sacrifiant à des riens des biens considérables. Ce n'est pas à tort non plus qu'il lui attacha des ailes légères comme le vent et donna à ce dieu ailé un cœur d'homme, puisque, portés d'une vague à l'autre, nous obéissons au souffle qui ne nous laisse jamais en place. Avec raison aussi la main du dieu est armée de flèches perçantes et de ses épaules pend un carquois de Gnosse1;car il frappe avant que nous ne soupçonnions la présence de l'ennemi et nul n'échappe sans blessure à ses flèches.

J'en reste percé et avec elles reste en moi l'image de cet enfant. Mais bien certainement il a perdu ses ailes, puisque, sans plus voler, il ne s'éloigne point de moi, et que, sans relâche, s'attachant à mon sang, il me fait la guerre.

Quel plaisir prends-tu donc, Amour, à faire ta demeure de mon corps exténué? Si tu connais quelque pitié, lance ailleurs tes flèches. Il vaut mieux diriger tes poisons sur des victimes encore saines; car ce n'est pas moi, c'est l'ombre de moi-même que tu poursuis; et si tu l'anéantis, qui fera entendre des chants pareils aux miens? Ma muse, si faible qu'elle soit, n'est pas la moindre de tes gloires, elle qui chante et le front, et les mains, et les yeux noirs de Cynthie et sa voluptueuse démarche.

(1) Antique capitale de la Crète célèbre par ses archers.

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