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CCLXXXIV

(Tom. II, p. 475.)

Infatigable Énée, frère de l'Amour ailé, toi qui, sur tes vaisseaux fugitifs, emportes les dieux de Troie, dès maintenant Jupiter t'assigne les terres de Laurente, dès maintenant cette terre hospitalière attend tes Lares errants. Tu y seras l'objet d'un culte religieux lorsque les ondes vénérées du Numicius t'auront envoyé dans les cieux comme dieu indigète. Voilà qu'au-dessus de tes navires fatigués voltige la victoire et que la déesse superbe prend enfin parti pour les Troyens! Voilà que je vois luire l'incendie. du camp des Rutules! Je te prédis, barbare Turnus, la mort qui t'attend. A mes yeux se présentent le camp laurentin, les murs de Lavinium et Albe-la-Longue fondée par Ascagne. Toi aussi, je te vois, prêtresse qui dois plaire à Mars, Ilia; je vois le foyer de Vesta délaissé par toi, ton hymen furtif, tes bandelettes à terre, et les armes du dieu amoureux laissées sur la rive. En ce moment, taureaux, paissez l'herbe des sept collines, tandis que vous le pouvez encore: c'est là que doit bientôt s'élever une grande ville. Rome, ton destin est de régner sur la terre, sur toutes les plaines fécondes que Cérès contemple du haut du ciel, depuis les pays d'Orient jusqu'aux ondes mobiles où se baignent les coursiers haletants du Soleil. Troie s'étonnera d'elle-même et se dira que par votre si long voyage vous l'avez bien servie. Mes oracles disent vrai: ainsi puissé-je, toujours sans reproche, me nourrir du laurier sacré et conserver à jamais ma virginité !

CCLXXXV.

(Tom. II, p. 473.)

Je cours à la guerre, adieu Vénus, adieu les beautés! Moi aussi je suis fort; moi aussi la trompette m'appelle.

débarquant sur le rivage laurentin et que Virgile, au 1. X de l'Eneide, appelle Laurentia castra.

Magna loquor, sed magnifice mihi magna locuto
Excutiunt clausæ fortia verba fores.

Juravi quotiens rediturum ad limina nunquam !
Cum bene juravi, pes tamen ipse redit.
Acer Amor, fractas utinam tua tela sagittas,
Si licet, exstinctas adspiciamque faces!
Tu miserum torques, tu me mihi dira precari
Cogis et insana mente nefanda loqui.
Jam mala finissem leto, sed credula vitam
Spes fovet, et fore cras semper ait melius.
Spes alit agricolas, Spes sulcis credit aratis
Semina, quæ maguo fenore reddat ager;
Hæc laqueo volucres, hæc captat arundine pisces,
Cum tenues hamos abdidit ante cibus;
Spes etiam valida solatur compede vinctum:
Crura sonant ferro, sed canit inter opus;

Spes facilem Nemesim spondet mihi, sed negat illa.
Hei mihi! ne vincas, dura puella, deam!

Tibul., II, 6, v. 9-28.

CCLXXXVI

Derniers souhaits de Lygdamus lorsqu'il vient d'être séparé de sa chère Néère.

Ergo cum tenuem fuero mutatus in umbram,
Candidaque ossa super nigra favilla teget,
Ante meum veniat, longos incompta capillos,
Et fleat ante meum mæsta Neæra rogum.
Sed veniat caræ matris comitata dolore:
Mæreat hæc genero, mæreat illa viro.
Præfatæ ante meos Manes animamque precatæ,
Perfusæque pias ante liquore manus,
Pars quæ sola mei superabit corporis, ossa
Incinctæ nigra candida veste legant,
Et primum annoso spargant collecta Lyæo;
Mox etiam niveo fundere lacte parent,

Voilà de grands mots; mais, après ces superbes paroles, une porte fermée abat toute ma jactance. Que de fois j'ai juré de ne jamais retourner à ce seuil ! Et quand j'ai bien juré, mes pieds, malgré tout, d'eux seuls m'y ramènent Puissé-je. ô cruel Amour, voir en morceaux les flèches dont tu t'armes et tes torches éteintes! Tu tortures un malheureux, tu me réduis à faire des imprécations contre moi-même, à prononcer avec folie des paroles sacrilèges. Déjà j'eusse mis par la mort un terme à mes maux, mais la crédule Espérance réchauffe ma vie en me promettant toujours un lendemain meilleur. C'est l'Espérance qui entretient le laboureur, l'Espérance qui confie la semence aux sillons pour que la terre la rende avec de gros intérêts. C'est elle qui tend le piège à l'oiseau, qui tend la ligne au poisson avec l'appât subtilement caché par l'hameçon. L'Espérance console même l'esclave chargé de lourdes chaînes; les pieds du captif font résonner ses fers et cependant il chante en peinant. L'Espérance me promet Némésis indulgente, mais Némésis la dément. Ah! ne va pas, pour mon malheur ! beauté cruelle, triompher de cette déesse !

CCLXXXVI

(Tom. II, p. 478.)

Quand je ne serai plus qu'une ombre vaine et qu'une cendre noire recouvrira mes ossements blanchis, qu'au pied de mon bûcher Néère vienne, sa longue chevelure en désordre, et là, désolée, répande ses larmes. Qu'elle vienne accompagnée de sa mère chérie, partageant sa douleur : que l'une pleure un gendre et l'autre un époux. Qu'elles saluent mes mânes, adressent une prière à mon âme et baignent pieusement leurs mains dans une eau pure; qu'elles recueillent dans leurs vêtements de deuil les seuls restes qu'aura laissés mon corps, mes os tout blancs; qu'après les avoir réunis, elles les arrosent d'abord d'un vin vieux et bientôt après d'un lait blanc comme la neige;

Post hæc carbaseis humorem tollere velis,
Atque in marmorea ponere sicca domo.
Illic quas mittit dives Panchaia merces,
Eoique Arabes, pinguis et Assyria,

Et nostri memores lacrimæ fundantur eodem :
Sic ego componi versus in ossa velim.
Sed tristem mortis demonstret littera causam,
Atque hæc in celebri carmina fronte notet:

<< Lygdamus hic situs est: dolor huic et cura Neæræ, Conjugis ereptæ, causa perire fuit. >>

Tibul., Lygdamus, III, 2, v. 9-30.

CCLXXXVII

Lygdamus, très malade, écrit à ses amis.

Vos tenet, Etruscis manat quæ fontibus unda,
Unda sub æstivum non adeunda Canem,
Nunc autem sacris Baiarum proxima lymphis,
Cum se purpureo vere remittit humus.
At mihi Persephone nigram denuntiat horam:
Immerito juveni parce nocere, dea.
Non ego tentavi, nulli temeranda virorum,
Audax laudandæ sacra docere deæ;
Nec mea mortiferis infecit pocula sucis

Dextera, nec cuiquam trita venena dedit;
Nec nos sacrilegi templis admovimus ignes,
Nec cor sollicitant facta nefanda meum;
Nec nos, insanæ meditantes jurgia mentis,
Impia in adversos solvimus ora deos;
Et nondum cani nigros læsere capillos,
Nec venit tardo curva senecta pede:
Natalem primo nostrum videre parentes,
Cum cecidit fato consul uterque pari.
Quid fraudare juvat vitem crescentibus uvis,
Et modo nata mala vellere poma manu?
Parcite, pallentes undas quicumque tenetis,
Duraque sortiti tertia regna dei.

que dans des voiles de lin très fin elles les fassent sécher et les déposent une fois secs dans le marbre qui doit les abriter. Là, que les parfums de la riche Panchaïe, de l'Arabie Orientale et de la féconde Assyrie se mêlent aux larmes qu'elles donneront à ma mémoire. Voilà les honneurs que je désire pour mes restes. Mais qu'une inscription fasse connaître la cause déplorable de ma mort par ces deux vers gravés sur le fronton du monument : « Ici repose Lygdamus sa douleur et le désespoir de s'être vu enlever Néère, son épouse, ont causé son trépas >>.

CCLXXXVII

(Tom. II, p. 480.)

Vous, amis, vous voilà aux bains d'Etrurie, ces bains dont il faut se garder pendant les ardeurs de la canicule, mais qui valent presque les eaux divines de Baïes aujourd'hui que la terre s'adoucit sous le souffle du printemps fleuri. Et moi j'entends Perséphone m'annoncer l'heure fatale. A ma jeunesse pure de tout crime fais grâce, ô déesse. Je n'ai jamais eu l'audacieuse pensée de dévoiler les mystères d'une auguste déesse interdits à tous les hommes; ma main n'a point mêlé dans une coupe des sucs homicides ni broyé du poison pour les présenter à quelqu'un ; je n'ai pas lancé sur un temple un incendie sacrilège et mon cœur n'est troublé par le remords d'aucun forfait. Jamais non plus, par suite d'une colère insensée, ma bouche n'a proféré d'impies blasphèmes contre les dieux contraires à mes désirs. Des cheveux blancs n'ont pas encore endommagé ma noire chevelure et pour moi n'est pas encore venue la vieillesse au dos courbé, à la marche pesante. Mes parents m'ont vu naître le jour où le destin frappa d'un seul coup deux consuls.

Qui peut aimer dépouiller la vigne de raisins naissants et d'une main malfaisante arracher les fruits à peine formés? Épargnez-moi, dieux qui régnez sur les sombres rivages et

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