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et l'amour avec lesquels on les y a reçues (a).

Pour qu'une religion attache, il faut qu'elle ait une morale pure. Les hommes fripons en détail sont en gros de très-honnêtes gens; ils aiment la morale ; et si je ne traitais pas un sujet si grave , je dirais que cela se voit admirablement bien sur les théâtres : on est sûr de plaire au peuple par les sentimens que la morale avoue, et on est sûr de le choqner par ceux qu'elle réprouve.

Lorsque le culte extérieur a une grande magnificence , cela nous flatte et nous donne beaucoup d'attachement pour la religion. Les richesses des temples et celles du clergé nous affectent beaucoup. Ainsi la misère même des peuples est un motif qui les attache à cette religion qui a servi de prétexte à ceux qui ont causé leur misère.

CHAPITRE III.

Des temples.

Presque tous les peuples policés habitent dans des maisons. De là est venu naturellement l'idée de bâtir à Dieu une maison où ils puissent l'a

(a) La religion chrétienne et les religions des Indes : celles-ci ont un enfer et un paradis , au lieu que la religion des Sintos n'en a point.

ESPRIT DES LOIS. T. IV. 7

dorer et l'aller chercher dans leurs craintes ou

leurs espérances.

En effet, rien n'est plus consolant pour les hommes qu'un lieu où ils trouvent la divinité plus présente , et où tous ensemble ils font parler leur faiblesse et leur misère.

Mais cette idée si naturelle ne vient qu'aux peuples qui cultivent les terres; et on ne verra pas bâtir des temples chez ceux qui n'ont pas de maisons eux-mêmes.

C'est ce qui fit que Gengiskan marqua un si grand mépris pour les mosquées (a). Ce prince (b) interrogea les mahométans ; il approuva tous leurs dogmes, excepté celui qui porle la nécessité d'aller à la Mecque; il ne pouvait comprendre qu'on ne pût pas adorer Dieu partout. Les Tartares , n'habitant point de maisons, ne connaissent point de temples.

Les peuples qui n'ont point de temples ont peu d'attachement pour leur religion : voilà pourquoi les Tartares ont été de tout temps si tolérans (c) ; pourquoi les peuples barbares qui con-^ quirent l'empire romain ne balancèrent pas un moment à embrasser le christianisme; pourquoi

(a) Entrant dans la mosquee de Bucgara, il enleva l'alcoran , et le jeta sous les pieds de ses chevaux. Hisl. des Tattars , part. III, p. 573. — (b) Ibid. p. 342.

(c) Celte disposition d'esprit a passé jusqu'aux Japonais, qui tirent leur origine des Tartares, comme il c„t aise" de le prouver.

les sauvages de l'Amérique sont si peu attachés à leur propre religion; et pourquoi, depuis que nos missionnaires leur ont fait bâtir au Paraguay des églises, ils sont si fort zélés pour la uôtre.

Comme la divinité est le refuge des malheureux , et qu'il n'y a pas de gens plus malheureux que les criminels, on a été naturellement porté à penser que les temples étaient un asile' pour eux; et cette idée parut encore plus naturelle chez les Grecs , où les meurtriers , chassés de leur ville et de la présence des hommes, semblaient n'avoir plus de maisons que les temples , ni d'autres protecteurs que les dieux.

Ceci ne regarda d'abord que les homicides involontaires; mais lorsqu'on y comprit les grands criminels, on tomba dans une contradiction grossière : s'ils avaient offensé les hommes, ils avaient à plus forte raison offensé les dieux.

Ces asiles se multiplièrent dans la Grèce. Les temples, dit Tacite (a), étaient remplis de débiteurs insolvables et d'esclaves méchans ; les magistrats avaient de la peine à exercer la police; le peuple protégeait les crimes des hommes comme les cérémonies des dieux ; le sénat fut obligé d'en retrancher un grand nombre.

Les lois de Moïse furent très-sages. Les homicides involontaires étaient innoccns, mais ils devaient être ôtés de devant les yeux des parens du mort : il établit donc un asile (b) pour eux.

(a) Annal- liv. II. — (b) Nombr. ch. xxxv.

Les grands criminels ne méritent point d'asile; ils n'en eurent pas (a). Les Juifs n'avaient qu'un tabernacle portatif, et qui changeait continuellement de lieu ; cela excluait l'idée d'asile. Il est vrai qu'ils devaient avoir un temple; mais les criminels qui y seraient venus de toutes parts auraient pu troubler le service divin. Si les homicides avaient été chassés hors du pays, comme . ils le furent chez les Grecs , il eût été à craindre qu'ils n'adorassent des dieux étrangers. Toutes ces considérations firent établir des villes d'asile, où l'on devait rester jusqu'à la mort du souverain pontife.

CHAPITRE IV.

Des ministres de la religion.

Les premiers hommes , dit Porphyre, ne sacrifiaient que de l'herbe. Pour un culte si simple, chacun pouvait être pontife dans sa famille.

Le désir naturel de plaire à la divinité multiplia les cérémonies ; ce qui fit que les hommes , occupés à l'agriculture , devinrent incapables de les exécuter toutes et d'en remplir les détails.

On consacra aux dieux des lieux particuliers; il fallut qu'il y eût des ministres pour en prendre soin, comme chaque citoyen prend soin de sa

(a)Komb., ch. Tcxxy.

maison et de ses affaires domestiques. Aussi les peuples qui n'ont point de prêtres sont-ils ordinairement barbares. Tels étaient autrefois les Pédaliens (a) ; tels sont encore les Wolgusky (b).

Des gens consacrés à la divinité devaient être honorés , surtout chez les peuples qui s'étaient formé une certaine idée d'une pureté corporelle, nécessaire pourapprocher des lieux les plus agréables aux dieux, et dépendantes de certaines pratiques.

Le culte des dieux demandant une attention continuelle , la plupart des peuples furent portés à faire du clergé un corps séparé. Ainsi , chez les Egyptiens, les Juifs , et les Perses (c), on consacra à la divinité de certaines familles qui se perpétuaient et faisaient le service.

Il y eut même des religions où l'on ne pensa pas seulement à éloigner les ecclésiastiques des affaires , mais encore à leur ôter l'embarras d'une famille ; et c'est la pratique de la principale branche de la loi chrétienne.

Je ne parlerai point ici des conséquences de la loi du célibat ; on sent qu'elle pourrait devenir nuisible à proportion que le corps du clergé seroit trop étendu , et que par conséquent celui ctes laïcs ne le serait pas assez.

(a) LHlus Giraldus , p. 726

(b) Peuples de la Siberie. Voyez la relation tle M. Everard Isbrands-Idcs, dans le recueil des Voyages du Nord, tome VIII.

(c) Voyez M. Hydo.

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