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COULOMMIERS

Imprimerie PAUL BRODARD.

8808

d'Histoire littéraire

de la France

PUBLIÉE

par la Société d'Histoire littéraire de la France

13e Année. 1906.

PARIS

LIBRAIRIE ARMAND COLIN

5, RUE DE MÉZIÈRES

1906

d'Histoire littéraire

de la France

LE VOYAGE DE VOLTAIRE EN ANGLETERRE

Dans la nuit du 17 avril 1726, Voltaire, auteur d'Oedipe et de la Ligue, coupable d'avoir été bâtonné quelques mois auparavant par les gens de M. le chevalier de Rohan-Chabot, fut arrélé rue Maubuée, à l'enseigne de la Grosse Téle, et conduit à la Bastille. Il y resta, comme on sait, peu de temps; deux semaines tout au plus. Dès le 29 avril le ministre Maurepas signait un ordre d'élargissement et, le 3 mai’, Voltaire quittant la Bastille partait sur-le-champ pour Calais où il arriva le 5. Il élait convenu qu'il devait passer en Angleterre, il y alla en effet et personne n'ignore quelles devaient être pour lui les conséquences de ce voyage. Parti poèle et hommes de lettres, il reviendra, dit-on, philosophe et armé de toutes pièces pour la grande lutte où il combattra jusqu'à sa mort au premier rang.

1. OEuvres de Voltaire, Ed. Garnier, I, p. 308. Je cite toujours d'après cette édilion, et je conserve aux lettres les numéros d'ordre qui leur y sont donnés.

2. Et non le 2, comme on le dit d'ordinaire. Dans deux lettres écrites evidemment le même jour et dont l'une porte la date de mardi [30 avril] 1726, Voltaire écrit bien : « On doit me conduire demain ou après-demain de la Bastille à Calais », ce qui nous donnerait le 2 mai, au plus tard, comme date de son départ. Mais le lendemain il se ravisa et, dans une lettre écrite à M. Hérault, datée mercredi avril 1726 et qui est évidemment du 1er mai et non du 24 avril comme l'édition Moland le donnerait à croire [Cf. Appendice, p. 23, n. 2, il dit expressement : « D'ailleurs trouvez bon que je ne parle qu'après-demain, ne pouvant finir aujourd'hui mes affaires avec le sieur Dubreuil qui en prend soin ». Il demande en plus qu'on lui laisse voir ses amis à la Bastille le même jour où il écrit et le lendemain jeudi. Il est donc parti le vendredi 3 mai. C'est ce que confirme un entrefilet du British Journal du 14 mai 1726 (cité par Ballantyne, Voltaire in England, p. 19): • On the 3rd instant M. de Voltaire was released from the Bastile and conducted as far as Calais ».

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Rien d'étonnant que l'on ait voulu connaitre dans ses moindres détails cet historique voyage, et plus d'un biographe s'est en effet donné cette tåche attrayante'. Mais il reste encore des obscurités. Nous ne savons avec certitude ni quand Voltaire a débarqué en Angleterre ni quand il en est reparti. On ne décide pas d'ordinaire, bien qu'on se range volontiers à la seconde alternative, s'il a traversé la Manche de son plein gré ou si c'était là une condition essentielle de sa mise en liberté. On s'accorde à nous dire que c'est lui qui a suggéré l'Angleterre comme lieu de retraite, mais on n'explique pas bien nettement comment cette idée lui est venue. Enfin si à propos de sa vie même là-bas on nous rapporte de nombreuses anecdotes - plus ou moins authentiques on ne nous fait peut-être pas très clairement voir à quoi il a surtout passé son temps en Angleterre. Une étude mét hodique de la correspondance de Voltaire peut nous amener, croyons-nous, à résoudre ces difficultés. Nous ne prétendons pas à ce sujet écrire une relation du voyage de Voltaire en Angleterre, mais, sur ce point spécial, compléter, et, s'il y a lieu, rectifier ses biographes.

I

Tout d'abord il faut dire nettement que Voltaire n'est nullement banni du royaume et que s'il est allé en Angleterre c'est qu'il l'a voulu. Qu'on relise la lettre de Maurepas au lieutenant de police Hérault, en date du 29 avril ? : il est simplement défendu au sieur de Voltaire de s'approcher de Paris de plus de cinquante lieues. On ne veut pas de lui à Paris, ni dans les environs, et c'est tout. Il est vrai que le même jour Maurepas envoyait une autre note au même Hérault portant que l'intention du roi et de S. A. S. Mgr. le Duc était que Voltaire fùt conduit en Angleterre".

1. Il faut surtout citer, en dehors de l'ouvrage classique de Desfontaisnes, J. Churton Collins, Bolingbroke... and Voltaire in England, Londres, 1886, et A. Ballantyne, Voltaire's visit to England, Londres, 1893. Tous ceux qui auront à s'occuper de cette question seront particulièrement redevables à M. Collins, qui a rendu la làche facile à ses successeurs. On pourrait souhaiter pourtant qu'il se fût montré moins prêt à accueillir des anecdotes en vérité bien suspectes. D'autre part, il m'a été impossible d'admettre la date qu'il propose pour l'arrivée de Voltaire en Angleterre. M. Ballantyne n'ajoute guère aux faits réunis par M. Collins, mais propose plus d'une interpretation nouvelle. Il a en outre le mérite d'avoir cité, en entier ou en partie, des lettres ou documents d'un accès difficile. On peut encore consulter J. Texte, J.-J. Rousseau et les origines du Cosmopolitisme liltéraire, 1895, p. 67 ss., et T. R. Lounsbury, Shakespeare and Voltaire, New-York, 1902.

2. Ed. Garnier, I, 308.

3. C'est du moins ce qu'on peut inférer d'une note adressée le 2 mai à de Launay par Hérault et reproduite dans Desfontaines, Voltaire et la société au XVII° siècle, 1, pp. 360-61.

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