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orgueilleux de nous nuire,

Sache
que ton courroux,
Sert malgré toi le Dieu
que tu
penses détruire.
Ne crois pas cependant qu'à jamais condamné
Ce peuple à ton courroux soit tout abandonné ;
Si tu vois succomber au poids de nos miseres
De lâches déserteurs de la foi de leurs peres,
Ces Juifs n'étoient point Juifs, et l'ange de Sion
Entre les noms élus ne comptoit plus leur nom :
Leurs prieres n'étoient que de vaines paroles
Qui profanoient le temple autant que tes idoles ;
Et malgré tes tuccès, ta fureur aujourd'hui
Ne lui prend que des cœurs qui n'étoient plus à lui.

Les idées de ce morceau sont énergiques et vraies; mais peut-on comparer au style de Racine ces vers prosaïques et presque entièrement dépourvus d'élégance?

Romulus, qui suivit les Machabées, eut beaucoup moins de succès: le peu d'unité dans l'action en est le principal défaut. La Mothe, toujours soigneux de faire l'apologie de ses fautes dans les discours qui accompagnent ses pieces, ne manque pas de subtilités et de distinctions pour justifier la tragédie de Romulus: il prétend que les unités de tems, de lieu, et d'action, ne

sont point nécessaires: il se borne à prescrire l'unité d'intérét; comme si cette unité, qui résulte des trois autres, pouvoit exister dans une piece dont l'action dureroit plusieurs années, se passeroit dans les différentes parties du monde, et se subdiviseroit en une multitude d'évènemens ! La Mothe donne pour exemple en faveur de ce systême le sujet de Coriolan. Voici comme il dispose le plan: dans le premier acte, ce sénateur, accusé par les tribuns, défendu par les consuls et par les citoyens qu'il a sauvés, est condamné par le peuple à un exil perpétuel; dans le second, on peint le désespoir de sa famille, et la douleur sombre et effrayante avec laquelle il s'en sépare; dans le troisieme, l'audace qu'il a de se présenter au général des Volsques qu'il a vaincu tant de fois, le respect de ce général pour un si grand homme avec lequel il se fait honneur de partager le commandement de l'armée; dans le quatrieme et dans le cinquieme, on voit ce héros aux portes de Rome qu'il assiege et qu'il a réduite à la derniere extrémité; les députations des consuls et des prêtres; et enfin les supplica

tions d'une mere qui obtient grace pour Rome d'un fils qui sent bien en la lui accordant que les Volsques vont le punir de sa clémence comme d'une trahison. Au premier coup-d'œil ce sujet doit paroître séduisant; mais on doit remarquer que cette multiplicité d'actions, ce changement continuel du lieu de la scene, le long espace de tems qui doit s'écouler pendant toutes ces révolutions, fatiguent l'attention du spectateur et anéantissent l'intérêt.

L'expérience a confirmé cette opinion; c'est une anecdote littéraire du dix-huitieme siecle digne d'être consignée dans ce recueil. M. de La Harpe, dont le goût s'est toujours montré si pur et si sévere, et qui dans toutes ses tragédies a été le scrupuleux observateur des regles prescrites par les anciens, se laissa séduire par l'éclat du sujet de Coriolan, et voulut essayer d'exécuter l'idée de l'auteur de Romulus. Ce fut une singularité assez piquante que de voir l'auteur de Warvik entrer dans l'école de La Mothe qu'il avoit si souvent critiqué. Malgré l'éloquence des passions, la peinture fidele des caracteres, cette piece, qui est

une de celles que M. de La Harpe ait le plus fortement écrites, n'obtint qu'un succès passager. Cet exemple doit confirmer les jeunes poëtes dans l'opinion que les regles des unités sont absolument nécessaires au grand ressort de l'art dramatique, qui est l'intérêt.

La Mothe suivit ce précepte dans la tragédie d'Inès de Castro, qui eut un grand succès, et qui est restée au théâtre: quoiqu'il continuât toujours à soutenir ses paradoxes, il se conforma cette fois aux lois de la tragédie.

Oedipe, derniere tragédie de la Mothe, ne réussit point. Alors il commença à s'élever contre la poésie: çe fut un champ assez vaste pour les paradoxes de cet auteur que celui où il put condamner les chefs-d'oeuvre qui jusqu'alors avoient fait l'admiration des peuples policés; toutes les ressources, toutes les subtilités de son esprit fin et délié y furent prodiguées: enfin, pour joindre l'exemple au précepte, il refit en prose sa tragédie d'Oedipe. Je rapprocherai un morceau de chacune de ces deux pieces; et l'on verra que dans la tragédie les vers même de La Mothe sont

préférables à sa prose. Jocaste parle à sa confi

dente:

Phédime, c'en est fait, j'attends le coup mortel.
Sur quelque infortuné qu'ici la foudre tombe,
Je le sais, il faudra que Jocaste succombe;

Mais, je te l'avouerai, dans cette extrémité
Je sens du désespoir naître ma fermeté.
Un rayon d'espérance entretenoit mon trouble:
Oui, puisqu'à chaque instant votre fureur redouble,
Grands dieux! au coup fatal je sais me présenter,
Et le braver du moins s'il ne peut s'éviter.
Te dirai-je encor plus ? j'y suis presque insensible.

Voici la traduction en prose:

J'attends donc le coup mortel: sur quelque tête qu'il tombe, j'en périrai sans doute; mais, je te l'avoue, le désespoir me tient lieu de fermeté. Oui, le moindre rayon d'espérance me rendroit tout mon trouble; mais je sais braver des maux inévitables. Te dirai-je encore plus ? le souvenir terrible de la destinée que mon courage et ma prudence ont prévenue efface presque l'horreur des maux qui m'attendent.

La Mothe se donna pour inventeur d'un nouveau genre lorsqu'il proposa de faire des tragé

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