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CHEZ FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C", LIBRAIRES

IMPRIMEURS DE L'INSTITUT DE FRANCE

RUE JACOB, 56

M DCCCLXX

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DE MONTAIGNE.

L'AUCTEUR AU LECTEUR.

si long temps nostre Guienne, personnage duquel

les conditions et la fortune ont beaucoup de noC'est icy un livre de bonne soy, lecteur. Il t'adverlit dez l'entree, que je ne m'y suis proposé aulcune fin, que domes-tables parties de grandeur, ayant esté bien fort tique et privee : ie n'y ay eu nulle consideration de ton offensé par les Limosins, et prenant leur ville service, ny de ma gloire; mes forces ne sont pas capables

par force, ne peut estre arresté par les cris du d'un tel dessein. le l'ay voué à la commodité particuliere de mes parents et amis : à ce que m'ayants perdu (ce qu'ils

peuple et des femmes et enfants abbandonnez à la ont à faire bientost), ils y puissent retrouver quelques boucherie, luy criants mercy, et se iectants à ses traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen pieds; iusqu'à ce que passant tousiours oultre ils nourrissent plus entiere et plus vifve la cognoissance dans la ville, il apperceut trois gentilshommes qu'ils ont eue de moy. Si c'eust esté pour rechercher la fa

françois qui, d'une hardiesse incroyable, sousveur du monde, ie me feusse paré de beautez empruntees :

tenoient seuls l'effort de son armee victorieuse. ie veulx qu'on m'y veoye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice; car c'est moy que ie peinds. La consideration et le respect d'une si notable Mles defaults s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme vertu reboucha premierement la poincte de sa naisve, autant que la reverence publicque me l'a permis.

cholere; et commencea par ces trois à faire miQue si i’eusse esté parmy ces nations qu’on dict vivre encores soubs la doulce liberté des premieres loix de nature,

sericorde à touts les aultres habitants de la ville. ie t'asseure que ie m'y feusse tres volontiers peinct tout en

Scanderberch, prince de l'Epire, suyvant un tier et tout nud. Ainsi, lecteur, ie suis moy mesme la ma- soldat des siens pour le tuer, ce soldat ayant tiere de mon livre : ce n'est pas raison que tu employes

essayé par toute espece d'humilitez et de suppliton loisir en un subiect si frivole et si vain; adieu donc. De Montaigne, ce 12 de iuin 1580.

cations de l'appaiser, se resolut à toute extremité de l'attendre l'espee au poing : cette sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre,

qui pour luy avoir veu prendre un si honnorable LIVRE PREMIER. party, le receut en grace. Cet exemple pourra

souffrir aultre interpretation de ceulx qui n'au

ront leu la prodigieuse force et vaillance de ce CHAPITRE PREMIER.

prince là.

L'empereur Conrad troisiesme ayant assiegé Par divers moyens on arrive à pareille fin.

Guelphe, duc de Bavieres', ne voulut condes

cendre à plus doulces conditions, quelques viles La plus commune façon d'amollir les caurs et lasches satisfactions qu'on luy offrist, que de de ceulx qu'on a offensez lors qu'ayants la ven- permettre seulement aux gentilsfemmes qui esgeance en main, ils nous tiennent à leur mercy toient assiegees avecques le duc, de sortir, leur c'est de les esmouvoir, par soubmission, à com- honneur sauve, à pied, avecques ce qu'elles miseration et à pitié :)toutesfois la braverie, la pourroient emporter sur elles. Et elles, d'un cæur constance et la resolution, moyens touts con- magnanime, s'adviserent de charger sur leurs traires, ont quelquesfois servy à ce mesme effect. espaules leurs maris, leurs enfants, et le duc

Edouard', prince de Galles, celuy qui regenta mesme. L'empereur printsi grand plaisir à veoir la i que les Anglais nomment communément the Black prince,

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gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'ayse, le prince Noir, fils d'Edouard III, roi d'Angleterre et père de En 1140, dans Weinsherg, ville de la haute Bavière. Voy. l'infortuné Richard II. Le trait suivant se trouve dans Frois- Calvisius, Opus chronologicum. C. sart, vol. I, chap. 289, pag. 368 et 369. C.

Aux femmes de gentilshommos.

WOXTAIGNE.

et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle luy. » Aprez il le feit despouiller et saisir à des et capitale qu'il avoit portee à ce duc; et dez | bourreaux, et le traisner par la ville, en le fouetlors en avant traicta humainement luy et les siens. tant tres ignominieusement et cruellement, et en

L'un et l'aultre de ces deux moyens m'empor oultre le chargeant de felonnes paroles et contuteroit ayseement; car i'ay une merveilleuse las-melieuses : mais il eut le courage tousiours conscheté vers la misericorde ct mansuetude. Tant y tant, sans se perdre; et d'un visage ferme, a, qu'à mon advis ie seroy pour me rendre plus alloit au contraire ramentevant' à haulte voix naturellement à la compassion qu'à l'estimation : l'honnorable et glorieuse cause de sa mort, pour si est la pitié passion vicieuse aux stoïcques; ils n'avoir voulu rendre son païs entre les mains veulent qu'on secoure les affligez, mais non pas d'un tyran; le menaceant d'une prochaine puqu'on flechisse et compatisse avecques eulx. Or nition des dieux. Dionysius lisant dans les yeulx ces exemples me semblent plus à propos, d'au- de la commune de son armee, qu'au lieu de tant qu'on veoit ces ames, assaillies et essayees s'animer des bravades de cet ennemy vaincu, par ces deux moyens, en soustenir l'un sans s'es- au mespris de leur chef et de son triumphe, elle branler, et courber soubs l'autre. Il se peult alloit s'amollissant par l'estonnement d'une si dire, que de rompre son cæur à la commisera- | rare vertu, et marchandoit de se mutiner et tion, c'est l'effect de la facilité, debonnaireté mesme d'arracher Phyton d'entre les mains de et mollesse; d'où il advient que les natures plus ses sergeants, feit cesser ce martyre, et à cafoibles, comme celles des femmes, des enfants et chettes l'envoya noyer en la mer ?. du vulgaire, y sont plus subiectes; mais ayant eu Certes c'est un subiect merveilleusement vain, à desdaing les larmes et les pleurs, de se rendre à divers, et ondoyant, que l'homme : il est malaysé la seule reverence de la saincte image de la vertu, d'y fonder iugement constant et uniforme. Voylà que c'est l'effect d'une ame forte et imployable, Pompeius qui pardonna à toute la ville des Maayant en affection et en honneur une vigueur mertins, contre laquelle il estoit fort animé,

en maslc et obstinee. Toutesfois, cz ames moins ge- consideration de la vertu et magnanimité du ncreuses, l'estonnement et l'admiration peuvent citoyen Zenon ?, qui se chargeoit seul de la faulte faire naistre un pareil effect : tesmoing le peuple publicque, et ne requeroit aultre grace que d'en thebain, lequel ayant mis en iustice d'accusa- porter seul la peine : et l'hoste de Sylla, ayant tion capitale ses capitaines, pour avoir continue usé, en la ville de Peruse, de semblable vertu, leur charge oultre le temps qui leur avoit esté n'y gaigna rien ny pour soy ny pour les aultres. prescript et preordonné, absolut à toute peine! Et directement contre mes premiers exemPelopidas, qui plioit soubs le faix de telles obiec- ples, le plus hardy des hommes et si gracieux tions, et n'employoit à se garantir que requestes aux vaincus, Alexandre, forceant, aprez beauet supplications; et au contraire Epaminondas, coup de grandes difficultez, la ville de Gaza, qui veint à raconter magnifiquement les choses rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur par luy faictes, et à les reprocher au peuple d'une duquel il avoit pendant ce siege senti des preufaçon fiere et arrogante, il n'eut pas le cæur de ves merveilleuses, lors seul, abandonné des prendre seulement les balotes’ en main; et se siens, ses armes despecees, tout couvert de sang departit l'assemblee, louant grandement la haul et de playes, combattant encores au milieu de tesse du courage de ce personnage ?.

plusieurs Macedoniens qui le chamailloient de Dionysius le vieil, aprez des longueurs et dif- toutes parts; et luy dict, tout picqué d'une si ficultez extremes , ayant prins la ville de Regge, chere victoire (car, entre aultres dommages, et en icelle le capitaine Phyton, grand homme il avoit receu deux fresches bleceures sur sa de bien, qui l'avoit si obstineement deffendue, personne) : « Tu ne mourras pas comme tu as voulut en tirer un tragique exemplede vengeance. voulu, Betis; fais estat qu'il te fault souffrir Il luy dict premierement, comme le iour avant

i Rappelant, remémorant. Il avoit faict noyer son fils, et touts ceulx de sa

2 DIODORE DE SICILE, XIV, 26. C. ( Coste cite toujours, pour parcnté : à quoy Phyton respondit seulement, Diodore de Sicile, les chapitres de la traduction d'Amyot.) qu'ils en estoient d'un iour plus heureux que ceulx qui manient affaires d'estat, chap. 17; Sthennius dans

3 PLUTARQUE le nomme Sthénon dans l’Instruction pour · Avec beaucoup de peine.

les Apophthegmes ; et Sthenis, de la ville d'Himère, dans la · Petites balles, ou bulletins, employés pour aller aux l'ie de Pompee, chap. 3. C. voix, dans les jugements ou les élections.

6 PLUTARQUE, d'ou ceci a été tiré, dit Préneste, ville du 3 PLUTARQUE, Comment on peult se louer soy mesme, Latium. ( Instruction pour ceulx qui manient affaires d'estat, shap. 5. C.

ci ap. 17.) Peruse on Perouse est dans la Toscane. C.

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