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ce temps il étoit défendu à tout le monde, et à sa femme même, de lui donner du pain ou de le recevoir dans sa maison, un tel homme étoit à l'égard des autres et les autres étoient à son égard dans l'état de nature, jusqu'à ce que cet état eût ' cessé par la composition. A cela près, on voit que les sages des diverses nations barbares songèrent à faire par eux-mêmes ce qu'il étoit trop long et trop dangereux d'attendre de la convention réciproque des parties. Ils furent attentifs à mettre un prix juste à la composition que devoit recevoir celui à qui on avoit fait quelque tort ou quelque injure. Toutes ces lois des barbares ont là-dessus une précision admirable : on y distingue avec finesse les cas, on y pèse les circonstances'; la loi se met à la place de celui qui est offensé, et demande pour lui la satisfaction que dans un moment de sang-froid il auroit demandée lui-même. Ce fut par l'établissement de ces lois que les peuples germains sortirent de cet état de nature où il semble qu'ils étoient encore du temps de Tacite. Rotharis déclara, dans la loi des Lombards, qu'il avoit augmenté les compositions de la coutume ancienne pour les blessures, afin que, le

* Voyez surtout les tit. III, Iv, v, v1 et vII de la loi salique, qui regardent les vols des animaux.

blessé étant satisfait, les inimitiés pussent cesser". En effet, les Lombards, peuple pauvre, s'étant enrichis par la conquête de l'Italie, les compositions anciennes devenoient frivoles, et les réconciliations ne se faisoient plus.Je ne doute pas que cette considération n'ait obligé les autres chefs des nations conquérantes à faire les divers codes de lois que nous avons aujourd'hui. La principale composition étoit celle que le meurtrier devoit payer aux parents du mort. La différence des conditions en mettoit une dans les compositions " : ainsi, dans la loi des Angles, la composition étoit de six cents sous pour la mort d'un adalingue, de deux cents pour celle d'un homme libre, de trente pour celle d'un serf. La grandeur de la composition établie sur la tête d'un homme faisoit donc une de ses grandes prérogatives; car, outre la distinction qu'elle faisoit de sa personne, elle établissoit pour lui, parmi des nations violentes, une plus grande sûreté. La loi des Bavarois nous fait bien sentir ceci* : elle donne le nom des familles bavaroises qui recevoient une composition double, parce qu'elles étoient les premières après les Agilolfingues *. Les * Liv. 1, tit. vII, S 15. 2 Voyez la loi des Angles, tit. 1, S 1, 2, 4; ibid. tit. v, S 6; la loi des Bavarois, tit. 1, ch. vIII et Ix; et la loi des Frisons, tit. xv.

*Tit. II, ch. xx.
* Hozidra, Ozza, Sagana, Habilingua, Anniena. Ibid.

Agilolfingues étoient de la race ducale, et on choisissoit le duc parmi eux ; ils avoient une composition quadruple. La composition pour le duc excédoit d'un tiers celle qui étoit établie pour les Agilolfingues. « Parce qu'il est duc, dit « la loi, on lui rend un plus grand honneur qu'à · « ses parents. » Toutes ces compositions étoient fixées à prix d'argent. Mais comme ces peuples, surtout pendant qu'ils se tinrent dans la Germanie, n'en avoient guère, on pouvoit donner du bétail, du blé, des meubles, des armes, des chiens, des oiseaux de chasse, des terres, etc.' Souvent même la loi fixoit la valeur de ces choses '; ce qui explique comment, avec si peu d'argent, il y eut chez eux tant de peines pécuniaires. Ces lois s'attachèrent donc à marquer avec précision la différence des torts, des injures, des crimes, afin que chacun connût au juste jusqu'à quel point il étoit lésé ou offensé; qu'il sût exactement la réparation qu'il devoit recevoir, et surtout qu'il n'en devoit pas recevoir davantage.

* Ainsi la loi d'Ina estimoit la vie une certaine somme d'argent ou une certaine portion de terre. Leges Ina regis, titule de Villico regio, de priscis Anglorum legibus. Cambridge, 1644.

* Vorez la loi des Saxons, qui fait même cette fixation pour plusieurs peuples, ch. xvIII. Vorez aussi la loi des Ripuaires, tit. xxxvI, S II ; la loi des Bavarois, tit. 1, S 1o et 11 : Si aurum non habet, donet aliam pecuniam, mancipia, terram, etc.

Dans ce point de vue, on conçoit que celui qui se vengeoit après avoir reçu la satisfaction commettoit un grand crime. Ce crime ne contenoit pas moins une offense publique qu'une offense particulière; c'étoit un mépris de la loi même. C'est ce crime que les législateurs"ne manquèrent pas de punir. ° Il y avoit un autre crime, qui fut surtout regardé comme dangereux lorsque ces peuples perdirent, dans le gouvernement civil, quelque chose de leur esprit d'indépendance ", et que les rois s'attachèrent à mettre dans l'état une meilleure police; ce crime étoit de ne vouloir point faire, ou de ne vouloir pas recevoir la satisfaction. Nous voyons, dans divers codes des lois des barbares, que les législateurs* y obligeoient. Én effet, celui qui refusoit de recevoir

* Voyez la loi des Lombards, liv. 1, tit. xxv, S 21; ibid.liv. 1, tit. Ix, S 8 et 34; ibid. S 38; et le capitulaire de Charlemagne, de l'an 8o2, ch. xxxII, contenant une instruction donnée à ceux qu'il envoyoit dans les provinces.

2 Voyez dans Grégoire de Tours, liv. vII, ch. xLvII, le détail d'un procès où une partie perd la moitié de la composition qui lui avoit été adjugée pour s'être fait justice elle-même, au lieu de recevoir la satisfaction, quelques excès qu'elle eût soufferts depuis.

* Voyez la loi des Saxons, ch. III, S 4; la loi des Lombards, liv. 1, tit. xxxvII, S 1 et 2; et la loi des Allemands, tit. xLv, S 1 et 2. Cette dernière loi permettoit de se faire justice soi-même surle-champ, et dans le premier mouvement. Voyez aussi les capitulaires de Charlemagne, de l'an 779, ch. xxI1; de l'an 8o2, ch. xxxII ; et celui du même, de l'an 8o5, ch. v.

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la satisfaction vouloit conserver son droit de vengeance; celui qui refusoit de la faire laissoit à l'offensé son droit de vengeance : et c'est ce que les gens sages avoient réformé dans les institutions desGermains, qui invitoientà la composition, mais qui n'y obligeoient pas.

Je viens de parler d'un texte de la loi salique où le législateur laissoit à la liberté de l'offensé de recevoir ou de ne recevqir pas la satisfaction : c'est cette loi qui interdisoit à celui qui avoit dépouillé un cadavre le commerce des hommes', jusqu'à ce que les parents, acceptamt'la satisfaction, eussent demandé qu'il pût vivre parmi les hommes. Le respect pour les choses saintes fit que ceux qui rédigèrent les lois saliques ne touchèrent point à l'ancien usage.

Il auroit été injuste d'accorder une composition aux parents d'un voleur tué dans l'action du vol, ou à ceux d'une femme qui avoit été renvoyée après une séparation pour crime d'adultère. La loi des Bavarois ne donnoit point de composition dans des cas pareils ", et punissoit les parents qui en poursuivoient la vengeance.

Il n'est pas rare de trouver, dans les codes des

* Les compilateurs des lois des Ripuaires paroissent avoir modifié ceci. Voyez le tit. Lxxxv de ces lois.

* Voyez le décret de Tassillon, de popularbus legibus, art. 3, 4, 1o, 16, 19; la loi des Angles, tit. vII, S 4.

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