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de celui qui le tenoit '; et cette règle générale prouve que l'abus étoit général. Ce n'est pas qu'on manquât de lois pour la restitution des biens des églises. Le pape ayant reproché aux évêques leur négligence sur le réta- blissement des monastères, ils écrivirent " à Charles-le-Chauve qu'ils n'avoient point été touchés de ce reproche, parce qu'ils n'en étoient pas coupables, et ils l'avertirent de ce qui avoit été promis, résolu et statué dans tant d'assemblées de la nation. Effectivement ils en citent neuf. On disputoit toujours. Les Normands arrivèrent, et mirent tout le monde d'accord.

CHAPITRE XII.

Établissement des dimes.

· Les règlements faits sous le roi Pepin avoient plutôt donné à l'église l'espérance d'un soulagement qu'un soulagement effectif : et, comme Charles-Martel trouva tout le patrimoine public entre les mains des ecclésiastiques, Charlemagne trouva les biens des ecclésiastiques entre les mains

* Cum concilio et consensu ipsius qui locum retinet. *Concilium apud Bonoilum, seizième année de Charles-le-Chauve, l'an 856, édit. de Baluze, p. 78.

des gens de guerre. On ne pouvoit faire restituer à ceux-ci ce qu'on leur avoit donné; et les circonstances où l'on étoit pour lors rendoient la chose encore plus impraticable qu'elle n'étoit de sa nature. D'un autre côté le christianisme ne devoit pas périr faute de ministres, de temples et d'instructions ". Cela fit que Charlemagne établit les dîmes ; nouveau genre de bien qui eut cet avantage pour le clergé, qu'étant singulièrement donné à l'église, il fut plus aisé dans la suite d'en reconnoître les usurpations ". On a voulu donner à cet établissement des dates bien plus reculées : mais les autorités que l'on cite me semblent être des témoins contre ceux qui les allèguent. La constitution * de Clotaire dit seulement qu'on ne lèveroit point de certaines dîmes * sur les biens de l'église : bien loin donc

4 Dans les guerres civiles qui s'élevèrent du temps de CharlesMartel, les biens de l'église de Reims furent donnés aux laiques. On laissa le clergé subsister comme il pourroit, est-il dit dans la vie de saint Remy. Surius, t. 1, p. 279. * Loi des Lombards, liv. 111, t. III, S 1 et 2. * C'est celle dont j'ai tant parlé au chap. Iv ci-dessus, que Ton trouve dans l'édit. des capitulaires de Baluze, t. 1, art. 11, p. 9. * Agraria et pascuaria, vel decimas porcorum, eccles ae concedimus; ita ut actor aut decimator in rebus ecclesiae nullus accedat. Le capitulaire de Charlemagne, de l'an 8oo, édit. de Baluze, p.336, explique très-bien ce que c'étoit que cette sorte de dime dont Clotaire exempte l'église ; c'étoit le dixième des cochons que l'on mettoit dans les forêts du roi pour engraisser : et Charlemagne

que l'église levât des dîmes dans ces temps-là, toute sa prétention étoit de s'en faire exempter. Le second concile de Mâcon , tenu l'an 585, qui ordonne que l'on paye les dîmes, dit à la vérité qu'on les avoit payées dans les temps anciens ; mais il dit aussi que, de son temps, on ne les payoit plus.

Qui doute qu'avant Charlemagne on n'eût ouvert la Bible et prêché les dons et les offrandes du Lévitique ? Mais je dis qu'avant ce prince les dîmes pouvoient être prêchées, mais qu'elles n'étoient point établies.

J'ai dit que les réglements faits sous le roi Pepin avoient soumis au paiement des dîmes et aux réparations des églises, ceux qui possédoient en fief les biens ecclésiastiques. C'étoit beaucoup d'obliger, par une loi dont on ne pouvoit disputer la justice, les principaux de la nation à donner l'exemple.

Charlemagne fit plus; et on voit, par le capitulaire de villis , qu'il obligea ses propres fonds au paiement des dîmes : c'étoit encore un grand exemple.

veut que ses juges le paient comme les autres, afin de donner

l'exemple. On voit que c'étoit un droit seigneurial ou économique. * Canone v, ex tomo 1, conciliorum antiquorum Galliae, opera

Jacobi Sirmundi.
* Art. 6, édit. de Baluze, p. 332. Il fut donné l'an 8oo.

Mais le bas peuple n'est guère capable d'abandonner ses intérêts par des exemples. Le synode de Francfort " lui présenta un motif plus pressant pour payer les dîmes. On y fit un capitulaire dans lequel il est dit que, dans la dernière famine, on avoit trouvé les épis de blé vides ", qu'ils avoient été dévorés par les démons, et qu'on avoit entendu leurs voix qui reprochoient de n'avoir pas payé la dime; et en conséquence il fut ordonné à tous ceux qui tenoient les biens ecclésiastiques de payer la dîme; et, en conséquence encore, on l'ordonna à tous. Le projet de Charlemagne ne réussit pas d'abord; cette charge parut accablante ". Le paiement des dîmes chez les Juifs étoit entré dans le plan de la fondation de leur république, mais ici le paiement des dîmes étoit une charge indépendante de celles de l'établissement de la monarchie. On peut voir, dans les dispositions ajoutées à la loi des Lombards, la difficulté qu'il y eut à

* Tenu sous Charlemagne, l'an 794.

* Experimento enim didicimus in anno quo illa valida fames irrepsit, ebullire vacuas annonas a daemonibus devoratas, et voces exprobationis auditas, etc. Édition de Baluze, p. 267, art. 23.

* Voyez entre autres le capitulaire de Louis-le-Débonnaire, de l'an 829, édit. de Baluze, page 663, contre ceux qui, dans la vue de ne pas payer la dîme, ne cultivoient point leurs terres; et art. 5. Nonis quidem et decimis, unde et genitor noster et nos frequenter in diversis placitis admonitionem fecimus.

faire recevoir les dîmes par les lois civiles'; on peut juger par les différents canons des conciles, de celle qu'il y eut à les faire recevoir par les lois ecclésiastiques. Le peuple consentit enfin à payer les dîmes, à condition qu'il pourroit les racheter. La constitution de Louis-le-Débonnaire , et celle de l'empereur Lothaire *, son fils, ne le permirent pas. Les lois de Charlemagné, sur l'établissement des dîmes, étoient l'ouvrage de la nécessité; la religion seule y eut part, et la superstition n'en eut allCUlIle. La fameuse division * qu'il fit des dîmes en quatre parties, pour la fabrique des églises, pour les pauvres, pour l'évêque, pour les clercs, prouve bien qu'il vouloit donner à l'église cet état fixe et permanent qu'elle avoit perdu. Son testament* fait voir qu'il voulut achever de réparer les maux que Charles-Martel, son aïeul, avoit faits. Il fit trois parties égales de ses biens mobiliers : il voulut que deux de ces parties fussent divisées en vingt-une, pour les vingt-une

* Entre autres celle de Lothaire, liv. III, tit. III, ch. vI.

* De l'an 829, art. 7, dans Baluze, t. 1, p. 663.

* Loi des Lombards, liv. III, tit, III, S. 8.

* Ibid. S 4.

* C'est une espèce de codicille rapporté par Eginhard, et qui est différent du testament même qu'on trouve dans Goldast et

Baluze.

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