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prédécesseurs; et il est permis aux reines, aux filles, aux veuves des rois, de disposer par testament et pour toujours des choses qu'elles tiennent du fisc '.

Marculfe écrivoit ses formules du temps des maires ". On en voit plusieurs où les rois donnent et à la personne et aux héritiers " : et comme les formules sont images des actions ordinaires de la vie, elles prouvent que, sur la fin de la première race, une partie des fiçfs passoit déjà aux héritiers. Il s'en falloit bien que l'on eût dans ces temps-là l'idée d'un domaine inaliénable; c'est une chose très-moderne et qu'on ne connoissoit alors ni dans la théorie ni dans la pratique.

On verra bientôt sur cela des preuves de fait : et, si je montre un temps où il ne se trouva plus de bénéfice pour l'armée ni aucun fonds pour son entretien, il faudra bien convenir que les anciens bénéfices avoient été aliénés. Ce temps est celui de Charles-Martel, qui fonda de nouveaux fiefs, qu'il faut bien distinguer des premiers.

* Ut si quid de agris fiscalibus vel speciebus atque praesidio, pro arbitrii sui voluntate facere, aut cuiquam conferre voluerint, fixa stabilitate perpetuo conservetur.

* Voyez la 24 et la 34 du liv. 1.

* Voyez la formule 14 du liv. 1, qui s'applique également à des biens fiscaux donnés directement pour toujours, ou donnés d'abord en bénéfice , et ensuite pour toujours : Sicut ab illo aut a fisco nostro, fuit possessa. Voyez aussi la formule 17, ibid.

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Lorsque les rois commencèrent à donner pour toujours, soit par la corruption qui se glissa dans le gouvernement, soit par la constitution même qui faisoit que les rois étoient obligés de récompenser sans cesse, il étoit naturel qu'ils commençassent plutôt à donner à perpétuité les fiefs que les comtés. Se priver de quelques terres étoit peu de chose ; renoncer aux grands offices, c'étoit perdre la puissance même.

CHAPITRE vIII.

Comment les aleux furent changés en fiefs.

La manière de changer un aleu en fief se trouve dans une formule de Marculfe '. On donnoit sa terre au roi; il la rendoit au donateur en usufruit ou bénéfice, et celui-ci désignoit au roi sês héritiers.

Pour découvrir les raisons que l'on eut de dénaturer ainsi son aleu, il faut que je cherche, comme dans des abîmes, les anciennes prérogatives de cette noblesse qui, depuis onze siècles, est couverte de poussière, de sang et de sueur.

Ceux qui tenoient des fiefs avoient de très

1 Liv. 1, formule 13.

grands avantages. La composition pour les torts qu'on leur faisoit étoit plus forte que celle des hommes libres. Il paroît, par les formules de Marculfe, que c'étoit un privilége du vassal du roi que celui qui le tueroit paieroit six cents sous de composition. Ce privilége étoit établi par la loi salique" et par celle des Ripuaires '; et pendant que ces deux lois ordonnoient six cents sous pour la mort du vassal du roi, elles n'en donnoient que deux cents pour la mort d'un ingénu, Franc, barbare, ou homme vivant sous loi salique *; et que cent pour celle d'un Romain. Ce n'étoit pas le seul privilége qu'eussent les vassaux du roi. Il faut savoir que quand un * homme étoit cité en jugement, et qu'il ne se présentoit point ou n'obéissoit pas aux ordonnances des juges, il étoit appelé devant le roi; et, s'il persistoit dans sa contumace, il étoit mis hors de la protection du roi, et personne ne pouvoit le recevoir chez soi, ni même lui donner du pain* : or, s'il étoit d'une condition ordinaire, ses biens étoient confisqués *; mais s'il étoit vassal du roi,

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ils ne l'étoient pas". Le premier, par sa contumace, étoit censé convaincu du crime, et non pas le second. Celui-là, dans les moindres crimes, étoit soumis à la preuve par l'eau bouillante"; celui-ci n'y étoit condamné que dans le cas du meurtre*. Enffn un vassal du roi ne pouvoit être contraint de jurer en justice contre un autre vassal*. Ces priviléges augmentèrent toujours; et le capitulaire de Carloman fait cet honneur aux vassaux du roi, qu'on ne peut les obliger de jurer eux-mêmes, mais seulement par la bouche de leurs propres vassaux ". De plus, lorsque celui qui avoit les honneurs ne s'étoit pas rendu à l'armée, sa peine étoit de s'abstenir de chair et de vin autant de temps qu'il avoit manqué au service : mais l'homme libre, qui n'avoit pas suivi le comte ", payoit une composition de soixante sous, et étoit mis en servitude jusqu'à ce qu'il l'eût payée '. ". Il est donc aisé de penser que les Francs, qui - n'étoient point vassaux du roi, et encore plus les

4 Loi salique, tit. LxxvI, S I.

2 Ibid. tit. LvI et LIx.

* Ibid. tit. LxxvI, S 1.

* Ibid. S 2.

* Apud vernis palatium, de l'an 833, art. 4 et 11.

o Capitulaire de Charlemagne, qui est le second de l'an 812, art. 1 et 3.

7 Heribannum.

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Romains, cherchèrent à le devenir; et qu'afin qu'ils ne fussent pas privés de leurs domaines, on imagina l'usage de donner son aleu au roi, de le recevoir de lui en fief, et de lui désigner ses héritiers. Cet usage continua toujours, et il eut surtout lieu dans les désordres de la seconde race, · où tout le monde avoit besoin d'un protecteur, et vouloit faire corps avec d'autres seigneurs ', et entrer, pour ainsi dire, dans la monarchie féodale, parce qu'on n'avoit plus la monarchie politique.

Ceci continua dans la troisième race, comme on le voit par plusieurs chartres ', soit qu'on donnât son aleu, et qu'on le reprît par le même acte, soit qu'on le déclarât aleu , et qu'on le reconnût en fief On appeloit ces fiefs fiefs de, reprise.

Cela ne signifie pas que ceux qui avoient des fiefs les gouvernassent en bons pères de famille; et, quoique les hommes libres cherchassent beaucoup à avoir des fiefs, ils traitoient ce genre de biens comme on administre aujourd'hui les usufruits. C'est ce qui fit faire à Charlemagne, prince le plus vigilant et le plus attentif que nous ayons eu,

* Non infirmis reliquit haeredibus, dit Lambert d'Ardres, dans du Cange, au mot alodis.

* Voyez celles que du Cange cite au mot alodis, et celles que rapporte Galland, traité du franc-aleu, p. 14 et suiv. .

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