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voilà ce qu'il faut endurer dans ces expéditions amoureuses. Souvent tu auras à supporter toute l'eau des nuages du ciel, et souvent, transi de froid, tu coucheras sur la dure. Apollon, dit-on, garda les troupeaux d'Admète le Phéréen et s'abrita dans une humble cabane. Qui rougirait de ce dont n'a pas rougi Phoebus ? Dépouille tout orgueil, toi qui aspires à des amours durables. Si tout accès sûr et facile t'est refusé, si tu trouves devant toi la porte de ta maîtresse solidement verrouillée, hasarde-toi par la voie dangereuse de la toiture escaladée, ou bien cherche à pénétrer furtivement par une fenêtre élevée, elle sera heureuse de savoir que tu as à cause d'elle couru un danger : elle y verra le gage certain de ton amour. Souvent, ô Léandre, tu pouvais te priver de voir ton amante; mais tu passais la mer à la nage pour lui prouver ton ardeur.

CCCXXII

(Tom. III, p. 135 et 144.)

Évitez surtout de reprocher aux belles leurs défauts, la dissimulation sur ce point a été souvent utile. Jamais Andromède ne s'est entendu reprocher la couleur de son teint par celui qui portait une aile légère à chaque pied. Alors que tous trouvaient démesurée la taille d'Andromaque, Hector était le seul qui la jugeât régulière. A ce qui vous choque habituez-vous, vous le supporterez facilement ; l'habitude adoucit bien des choses, mais un amour naissant a de tout un vif sentiment. Lorsqu'on incorpore à l'écorce qui la féconde une greffe nouvelle, le moindre souffle qui secoue celle-ci la fait tomber; mais qu'elle ait le temps de s'affermir, bientôt elle résistera aux vents et, devenue souche vigoureuse, elle s'ornera de toutes les richesses qu'elle aura adoptées. Avec le temps s'effacent toutes les difformités du corps, et ce qui fut imperfection finit par ne plus l'être : les narines délicates qu'offusque d'abord l'odeur du cuir tanné s'y font à la longue et y restent insensibles.

Si straba, sit Veneri similis: si rava, Minervæ.
Sit gracilis, macie quæ male viva sua est.

Dic habilem, quæcumque brevis ; quæ turgida, plenam:
Et lateat vitium proximitate boni.

Nec quotus annus eat, nec quo sit nata require
Consule, quæ rigidus munera censor habet;
Præcipue, si flore caret, meliusque peractum
Tempus, et albentes jam legit illa comas.

Ov., A. Am., II, 641 666.

CCCXXIII

Les travaux de la campagne et les fatigues de la chasse détournent l'esprit d'une passion malheureuse.

Rura quoque oblectant animos studiumque colendi:
Quælibet huic curæ cedere cura potest.

Colla jube domitos oneri supponere tauros ;
Sauciet ut duram vomer aduncus humum,
Obrue versata Cerealia semina terra,

Quæ tibi cum multo fenore reddat ager.
Adspice curvatos pomorum pondere ramos,
Ut sua, quod peperit, vix ferat arbor onus.
Adspice labentes jucundo murmure rivos:
Adspice tondentes fertile gramen oves.
Ecce petunt rupes præruptaque saxa capellæ,
Jam referent hædis ubera plena suis.
Pastor inæquali modulatur arundine carmen,
Nec desunt comites, sedula turba, canes.
Parte sonant alia silvæ mugitibus altæ,

Et queritur vitulum mater abesse suum.
Quid, cum compositos fugiunt examina fumos,
Ut relevent dempti vimina torta favi?
Poma dat autumnus, formosa est messibus æstas,
Ver præbet flores, igne levatur hiems.

Certaines dénominations peuvent pallier les défauts. Notre maîtresse a-t-elle la carnation plus noire que la poix d'Illyrie, appelons-la brune; comparons-la à Vénus, si elle louche; à Minerve, si elle est rousse. A celle qui semble malade, tant elle est maigre, attribuons la sveltesse; à la trop petite, la gracieuse légèreté; à la trop grasse, un heureux embonpoint; et que chaque défaut se couvre de la qualité qui en approche le plus. Ne lui demandons jamais quel est son âge, sous quel consulat elle est née: c'est là l'office du rigide censeur; surtout, si elle n'est plus à la fleur de l'âge, si la meilleure saison de sa vie est passée, et si déjà elle s'arrache quelques cheveux qui blanchissent.

CCCXXIII

(Tom. III, p. 150.)

La campagne et le soin de la culture sont encore pour l'esprit une agréable distraction, il n'est point de soucis qui ne leur cèdent. Domptez le taureau, forcez-le à courber la tête sous le joug, pour ouvrir du tranchant de la charrue le sol endurci; confiez aux sillons les semences de Cérès qu'un champ fertile vous rendra avec usure. Voyez les branches qui plient sous la charge des fruits, l'arbre pouvant à peine soutenir le poids de ses produits; voyez les ruisseaux qui coulent avec un joyeux murmure; voyez les brebis qui tondent un épais gazon. Voici que les chèvres grimpent sur les montagnes et les roches escarpées; bientôt elles rapporteront à leurs chevreaux des mamelles gonflées de lait; le pâtre module son chant sur la flûte aux tuyaux inégaux et près de lui sont ses fidèles compagnons, ses chiens vigilants. Par ailleurs, les forêts profondes retentissent de mugissements, c'est l'appel maternel lancé par la jeune vache vers son veau qui s'est éloigné. Que dire des essaims d'abeilles, qui fuient devant la fumée dont on les menace pour alléger leurs ruches des rayons de miel qui

Temporibus certis maturam rusticus uvam
Deligit et nudo sub pede musta fluunt :
Temporibus certis desectas adligat herbas

Et tonsam raro pectine verrit humum.
Ipse potes riguis plantas deponere in hortis,
Ipse potes rivos ducere lenis aquæ.
Venerit insitio? fac ramum ramus adoptet,
Stetque peregrinis arbor operta comis'.
Quum semel hæc animum cœpit mulcere voluptas,
Debilibus pinnis irritus exit Amor.

Vel tu venandi studium cole: sæpe recessit
Turpiter a Phoebi victa sorore Venus*.
Nunc leporem pronum catulo sectare sagaci ;
Nunc tua frondosis retia tende jugis.
Aut pavidos terre varia formidine cervos;
Aut cadat adversa cuspide fossus aper.
Nocte fatigatum somnus, non cura puellæ,
Excipit, et pingui membra quiete levat.

Ov., Rem. am., v. 169-206.

CCCXXIV

Deucalion et Pyrrha restés seuls sur la terre.

Redditus orbis erat: quem postquam vidit inanem,
Et desolatas agere alta silentia terras,
Deucalion, lacrymis ita Pyrrham adfatur obortis :
<< O soror3, o conjux, o femina sola superstes,

(1) Cf. Virg., Georg., II, v. 73 sqq.

(2) Delille a imité ce passage dans son poème de l'Imagination (Ch. IV): Par des distractions dont s'amuse votre àme,

De ses feux dévorants amortissez la flamme:

La flèche de Diane, ainsi que ses filets,
Souvent de Cythérée affaiblirent les traits.

leur sont dérobés? L'automne vous donne ses fruits; l'été s'embellit de ses moissons; le printemps présente ses fleurs; le foyer rend plus doux l'hiver. Chaque année, à même époque, le vigneron cueille le raisin mûr et sous ses pieds nus fait couler le vin nouveau ; à une époque déterminée aussi, on lie l'herbe fauchée et sur la prairie tondue on promène le rateau aux larges dents. Vous-même vous pouvez procéder à des plantations dans votre humide potager, vous pouvez y conduire les ruisseaux d'une eau paisible. Le moment de greffer est-il venu? Entez sur la branche le rameau d'adoption et que l'arbre se couvre d'un feuillage qui n'était pas le sien. Quand une fois ces plaisirs commencent à charmer votre esprit, l'Amour d'un vol débile s'enfuit impuissant.

Livrez-vous aussi au goût de la chasse : souvent. vaincue par la sœur d'Apollon, Vénus a pris honteusement la fuite. Tantôt, avec votre chien à l'odorat subtil, mettez-vous à la poursuite du lièvre rapide; tantôt tendez vos filets dans les forêts des montagnes; ou recourez aux mille moyens d'épouvanter le cerf craintif; ou bien attaquez le sanglier et qu'il tombe percé de votre épieu. Après ces fatigues, quand vient la nuit, sans songer aux belles, vous vous endormez et un profond sommeil délasse vos membres.

CCCXXIV

(Tom. III, p. 160 et 205.)

Le monde avait retrouvé sa forme. En le voyant désert et devant lui cette immensité de terres dépeuplées où règne un silence profond, Deucalion, les yeux baignés de larmes, parle ainsi à Pyrrha «0 ma sœur, ô ma femme, ò toi qui survis à toutes les autres, après qu'une même origine et le sang paternel d'abord et l'hymen ensuite nous ont

(3) Cette expression, marque de tendresse, ne doit pas être prise dans le sens rigoureux du mot: Deucalion, fils de Prométhéc, était non pas le frère, mais le cousin germain de Pyrrha, fille d'Épiméthée.

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