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CHAPITRE XIV.

Des esclaves armés.

Il est moins dangereux dans la monarchie d'armer les esclaves que dans les républiques. Là, un peuple guerrier, un corps de noblesse, contiendront assez ces esclaves armés. Dans la répu, blique, des hommes uniquement citoyens ne pourront guère contenir des gens qui, ayant les armes à la main, se trouveront égaux aux citoyens.

Les Goths qui conquirent l'Espagnese répandirent dans le pays, et bientôt se trouvèrent trèsfaibles. Ils firent trois réglemens considérables ; ils abolirent l'ancienne coutume qui leur défendait de (a) s'allier par mariage avec les Romains; ils établirent que tous les affranchis (b) du fisc iraient à la guerre , sous peine d'être réduits en servitude; ils ordonnèrent que chaque Goth menerait à la guerreet armerait la dixième(c) partie de ses esclaves. Ce nombre était peu considérable en comparaison de ceux qui restaient, De plus, ces esclaves, menés à la guerre par leur maître, ne faisaient pas un corps séparé ; ils

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(a) Loi des Wisigoth , liv. III, tit. I, § 1.
(b) Loi des Wisigots , liv. V, tit. VII, $ 20.
(c) Ibid., liv, IX, tit. II, S 9,

étaient dans l'armée, et restaient pour ainsi dire dans la famille.

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Quand toute la nation est guerrière, les esclaves armés sont encore moins à craindre.

Par la loi des Allemands, un esclave qui volait (a) une chose qui avait été déposée était soumis à la peine qu'on aurait infligée à un homme libre ; mais s'il l'enlevait (b) par violence, il n'était obligé qu'à la restitution de la chose enlevée. Chez les Allemands , les actions qui avaient pour principe le courage et la force n'étaient point odieuses. Ils se servaient de leurs esclaves dans leurs guerres. Dans la plupart des républiques, on a toujours cherché à abattre le courage des esclaves. Le peuple allemand, sûr de lui-même, songeait à augmenter l'audace des siens; toujours armé, il ne craignait rien d'eux ; c'étaient des instrumens de ses brigandages ou de sa gloire. (a) Loi des Allemands, chap. V, S 3. (b) Ibid., chap. V, § 5, PER VIRTUTEM.

CHAPITE XVI.

Précautious à prendre dans le gouvernement modéré.

L'humanité que l'on aura pour les esclaves pourra prévenir dans l'état modéré les dangers que l'on pourrait craindre de leur trop grand nombre. Les hommes s'accoutument à tout, et à la servitude même, pourvu que le maître ne soit pas plus dur que la servitude. Les Athéniens traitaient leurs esclaves avec une grande douceur : on ne voit point qu'ils aient troublé l'état à Athènes, comme ils ébranlèrent celui de Lacédémone.

On ne voit point que les premiers Romains aient eu des inquiétudes à l'occasion de leurs esclaves. Ce fut lorsqu'ils eurent perdu pour eux tous les sentimens de l'humanité, que l'on vit naître ces guerres civiles qu'on a comparées aux guerres puniques (a).

Les nations simples, et qui s'attachent ellesmêmes au travail, ont ordinairement plus de douceur pour leurs esclaves que celles qui y ont renoncé. Les premiers Romains vivaient, travaillaient et mangaient avec leurs esclaves, ils avaient pour eux beaucoup de douceur et d’é

(a) « La Sicile, dit Florus, plus cruellement dévastée par la guerre servile que par la guerre punique. » Liv. III.,

quité : la plus grande peine qu'ils leur infligeassent était de les faire passer devant leurs voisins avec un morceau de bois fourchu sur le dos. Les mours suffisaient pour maintenir la fidélité des esclaves : il ne fallait point de lois.

Mais lorsque les Romains se furent agrandis, que leurs esclaves ne furent plus les compagnons de leur travail, mais les instrumens de leur luxe et de leur orgueil, comme il n'y avait point de mours, on eut besoin de lois. Il en fallut même de terribles pour établir la sûreté de ces maîtres cruels qui vivaient au milieu de leurs esclaves comme au milieu de leurs ennemis.

On fit le sénatus-consulte Sillanien, et d'autres lois (a) que, lorsqu'un maître serait tué, tous les esclaves qui étaient sous le même toit ou dans un lieu assez près de la maison pour qu'on pût entendre la voix d'un homme seraient sans distinction condamnés à la mort. Ceux qui, dans ce ce cas, réfugiaient un esclave pour le sauver étaient punis comme meurtriers (b). Celui – là niême à qui son maître aurait ordonné (c) de le tuer, et qui lui aurait obéi , aurait été coupable ; celui qui ne l'aurait point empêché de se tuer

(a) Voyez tout le titre DE SENAT. CONSULT. SILLAN. au ff. (b) LEG. SI QUIS, $ 12, au ff. DE SENAT. CONSULT. SILLAN.

(c) Quand Antoine commanda à Éros de le tuer, ce n'était point lui commander de le tuer, mais de se tuer lui-même ; puisque , s'il lui eût obéi , il aurait été puni comme meurtrier de son maître.

lui-même aurait été puni (a). Si un maître avait été tué dans un voyage, on faisait mourir (b) ceux qui étaient restés avec lui et ceux qui s'étaient enfuis. Toutes ces lois avaient lieu contre ceux mêmes dont l'innocence était prouvée; elles avaient pour objet de donner aux esclaves pour leur maître un respect prodigieux. Elles n'étaient pas dépendantes du gouvernewent civil, mais d'un vice ou d'une imperfection du gouvernement civil. Elles ne dérivaient point de l'équité des lois civiles, puisqu'elles étaient contraires aux principes des lois civiles. Elles étaient proprement fondées sur le principe de la guerre, à cela près que c'était dans le sein de l'état qu'étaient les ennemis. Le sénatus-consulte sillanien dérivait du droit des gens, qui veut qu'une société, même imparfaite , se conserve.

C'est un malheur du gouvernement lorsqne la magistrature se voit contrainte de faire ainsi des lois cruelles. C'est parce qu'on a rendu l'obéissance difficile , que l'on est obligé d'aggraver la peine de la désobéissance ou de soupçonner la fidélité. Un législateur prudent prévient le malheur de devenir un législateur terrible. C'est parce que les esclaves ne purent avoir chez les Romains de confianee dans la loi, que la loi ne put avoir de confiance en eux.

(a) LEG, I, § 22, ff. DE SENAT. CONSULT. SILLAN. (b) LEG. I, S 31 , ff. ibid. lib. XXIX, tit. V.

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