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sur lui, ensuite celle de tout le peuple. » Cette loi du Deuléronoine (a) ne peut être une loi civile chez la plupart des peuples que nous connaissons, parce qu'elle y ouvrirait la porte à tous les crimes.

La loi qui ordonne dans plusieurs états, sous peine de la vie , de révéler les conspirations auxquelles même on n'a pas trempé, n'est guère moins dure. Lorsqu'on la porte dans le gouvernement monarchique, il est très-convenable de la restreindre.

Elle n'y doit être appliquée dans toute sa sé* vérité qu'au crime de lèse-majesté au premier chef. Dans ces états, il est très-important de ne point confondre les différens chefs de ce crime.

Au Japon, où les lois renversent toutes les idées.de la raison humaine, le crime de non révélation s'applique aux cas les plus ordinaires.

Une relation (b) nous parle de deux demoiselles qui furent enfermées jusqu'à la mort dans un coffre hérissé de pointes; l'une, pour avoir eu quelque intrigue de galanterie; l'autre, pour ne l'avoir pas révélée.

(a) Chap.XHI, vers. 6, 7, 8 et 9.

(h) Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la compagnie des Indes, page 4^3 , liv. Y, part. II.

CHAPITRE XVIII.

Combien il est dangereux dans les républiques , de trou punir le crime de lèse-majesté.

Quand tine république est parvenue à détruire ceux qui voulaient la renverser, il faut se hâter de mettre fin aux vengeances, aux peines et aux récompenses même. .

On ne peut faire de grandes punitions, et par conséquent de grands changemens, sans mettre dans les mains de quelques citoyens un grand pouvoir. Il vaut donc mieux dans ce cas pardonner beaucoup que punir beaucoup, exiler peu qu'exiler beaucoup , laisser les biens que multiplier les confiscations. Sous prétexte de la vengeance de la république, on établirait la tyrannie des vengeurs. Il n'est pas question de détruire celui qui domine, mais la domination. Il faut rentrer, le plus tôt que l'on peut, dans ce train ordinaire du gouvernement où les lois protégent tout, et ne s'arment contre personne.

Les Grecs ne mirent point de bornes aux vengeances qu'ils prirentdes tyrans ou de ceux qu'ils soupçonnèrent de l'être. Ils firent mourir les enfans (a), quelquefois cinq des plus proches parens (b); ils chassèrent une infinité de familles.

(a) Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, liv. VIII.

(b) « Tyranno occiso , quinque tjus proximus cognatione , magistratus necato. »> Cicéron, de inventione , lib. II.

Leurs républiques en furent ébranlées ; l'exil ou le retour des exilés furent toujours des époques qui jnarquèrent le changement de la constitution.

Les Romains furent plus sages. Lorsque Cassius fut condamné pour avoir aspiré à la tyrannie, on mit en question si l'on ferait mourir ses enfans : ils ne furent condamnés à aucune peine. « Ceux qui ont voulu, dit Dcnys d'Halicarnasse (a), changer cette loi à la fin de la guerre des Marses et de la guerre civile , et exclure des charges les enfans des proscrits par Sylla, sont bien criminels. »

On voit dans les guerres de Marius et de Sylla jusqu'à quel point les âmes chez les Romains s'étaient peu à peu dépravées. Des choses si funestes firent croire qu'on ne les reverrait plus. Mais, sous les triumvirs, on vonlut êlre plus cruel, et le paraîlre moins : on est désolé de voir les sophismes qu'employa la cruauté. On trouve dans Appien (b) la formule des proscriptions. Vous diriez qu'on n'y a d'autre objet que le bien de la république-,, tant on y parle de sang-froid, tant on y montre d'avantages, tant les moyens que l'on prend sont préférables à d'autres, tant les riches seront en sûreté, tant le - bas peuple sera tranquille, tant on craint de mettre en danger la vie des citoyens, tant on

(a) Liv. VIII, page 547.

(b) Des guerres civiles, liv. IV.

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veut apaiser les soldats , tant enfin on sera heureux (a).

Rome était inondée de sang quand Lépidus triompha de l'Espagne; et, par une absurdité sans exemple, sous peine d'être proscrit (b), il ordonna de se réjouir.

CHAPITRE XIX.

Comment on suspend l'usage de la liberté dans la république.

Il y a, dans les états où l'on fait le plus de cas de la liberté, des lois qui la violent contre un seul pour la garder à tous. Tels sont en Angleterre Jesbill appelés tfatlainder (c). Us se rap

(a) « Quod feîix faustumque sit. »

(b) « Sacris et epulis dent bunc diem : qui secus faxit, inter proscriptos esto.

(c) Il ne suffit pas, dans les tribunaux du royaume, qu'il y ait une preuve telle que les juges soient convaincus; il faut encore que cette preuve soit formelle , c'est-à-dire légale : et la loi demande qu'il y ait deux témoins contre l'accusé; une autre preuve ne suffirait pas. Or, si un bomme présumé coupable de ce qu'on appelle haut crime avait trouvé le moyen d'écarter les témoins, de sorte qu'il fût impossible de le faire condamner par la loi, on pourrait porter contre lui un BILL particulier D'attainder , c'est-à-dire , faire une loi singulière sur sa personne. On y procède comme pour tous les autres BILL s : il faut qu'il passe dans deux ebambres , et que le roi y donne son consentement, sans quoi il n'y a pointde BILL, c'est-à-dire de jugement. L'accusé peut faire parler ses avocats contre le BILL! vl on peut parler dans la chambre pour le Bill.

portent ù ces lois d'Athènes qui statuaient contre un particulier (a), pourvu qu'elles fussent faites par le suffrage de six mille citoyens : ils se rapportent à ces lois qu'on faisait à Rome contre des citoyens particuliers, et qu'on appelait privilèges (b) ; elles ne se faisaient que dans les grands états du peuple. Mais de quelque manière que le peuple les donne, Cicéron veut qu'on les abolisse, parce que la force de la loi ne consiste qu'en ce qu'elle statue sur tout le inonde (c). J'avoue pourtant que l'usage des peuples les plus libres qui aient jamais été sur la terre me fait croire qu'il y a des cas où il faut mettre pour un moment un voile sur la liberté, comme l'on cache les statues des dieux.

CHAPITRE XX.

Des lois favorables à la liberté du citoyen dans la république.

Il arrive souvent dans les élats populaires que les accusations sont publiques, et qu'il est permis a tout homme d'accuser qui il veut. Cela a fait établir des lois propres à défendre l'innocence des citoyens. A Athènes, l'accusateur qui

(a) « Légera de singulari aliquo ne rogato, nisi sex millibue ita visum. Ex Andocide de mysteriis » : C'est L'ostracisme. vb) De privatis bominibus lataï. Cicéron , de leg. liv, UL (c) Scituna est jussum in omnes. Cicéron, ibid.

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