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CHAPITRE VI.

Du crime contre nature.

A Dieu ne plaise que je veuille diminuer l'horreur que l'on a pour un crime que la religion , la morale et la politique , condamnent tour-à-tour. Il faudrait le proscrire, quand il ne ferait que donner à un sexe les faiblesses de l'autre, et préparer à une vieillesse infâme par une jeunesse honteuse. Ce que j'en dirai lui laissera toutes ses flétrissures, et ne portera que contre la tyrannie qui peut abuser de l'horreur même que l'on en doit avoir.

Comme la nature de ce crime est d'être caché, il est souvent arrivé que des législateurs l'ont puni sur la déposition d'un enfant : c'était ouvrir une porte bien large à la calomnie. « Justinien, dit Procope (a), publia une loi contre ce crime; il fit rechercher ceux qui en étaient coupables , non seulement depuis la loi, mais avant. La déposition d'un témoin , quelquefois d'un enfant, quelquefois d'un esclave, suffisait, surtoul contre les riches et contre ceux qui étaient de la faction des verds. »

Il est singulier que parmi nous trois crimes, la magie, l'hérésie , et le crinie contre nature, dont on pourrait prouver, du premier, qu'il n'existe

(a) Histoire secrète.

pas ; du second , qu'il est susceptible d'une infinité de distinctions, interprétations, limitations ; du troisième, qui est très-souvent obscur, aient été tous trois punis de la peine du feu.

Je dirai bien que le crime contre nature ne ferajamais dans une société de grands progrès, si le peuple ne s'y trouve porté d'ailleurs par quelque coutume, comme chez les Grecs, où les jeunes gens faisaient tous leurs exercices nuds; comme chez nous, oul'éducation domestique est hors d'usage; comme chez les Asiatiques, où des particuliers ont un grand nombre de femmes qu'ils méprisent, tandis que les autres n'en peuvent avoir. Que l'on ne prépare point ce crime, qu'on le proscrive par une police exacte comme toutes les violations des mours; et l'on verra la nature ou défendre ses droits, ou soudain les reprendre. Douce , aimable , charmante , elle a répandu les plaisirs d'une main libérale ; et, en nous comblant de délices, elle nous prépare , par des enfans qui nous font, pour ainsi dire , renaître, à des satisfactions plus grandes que ces délices mêmes.

CHAPITRE VII.

Du crime de lèse-majesté.

Les lois de la Chine décident que quiconque manque de respect à l'empereur doit être puni de mort. Comme elles ne définissent pas ce que c'est que ce manquement de respect, tout peut fournir un prétexte pour ôter la vie à qui l'on veut et exterminer la famille que l'on veut.

Deux personnes, chargées de faire la gazette de la cour, ayant mis dans quelque fait des circonstances qui ne se trouvèrent pas vraies, on dit que mentir dans une gazette de la cour, c'était manquer de respect à la cour, et on les fit mourir (a). Un prince du sang ayant mis quelque note par mégarde sur un mémorial signé du pinceau rouge par l'empereur, on décida qu'il avait manqué de respect à l'empereur; ce qui causa contre cette famille une des terribles persécutions dont l'histoire ait jamais parlé (b).

C'est assez que le crime de lèse-majesté soit vague pour que le gouvernement dégénère en despotisme. Je m'étendrai davantage là-dessus dans le livre de la composition des lois.

(a) Le P. du Halde, tome I, page 43.
(b) Lettres du P. Parennin, dans les Lettres édif.

ESPRIT DES LOIS. T. II.

CHAPITRE VIII. De la mauvaise application du nom de crime de sacrilége

et de lèse-majesté.

C'est encore un violent abus de donner le nonì de crime de lèse-majesté à une action qui ne l'est pas. Une loi des empereurs (a) poursuivait comme sacriléges ceux qui mettaient en question le jugement du prince, et doutaient du mérite de ceux qu'il avait choisis pour quelque emploi (b); ce furent bien le cabinet et les favoris qui établirent ce crime. Une autre loi avait déclaré que ceux qui attentent contre les ministres et les officiers du prince sont criminels de lèse-majesté comme s'ils attentaient contre le prince-même (c). Nous devons cette loi à deux princes (d) dont la faiblesse est célèbre dans l'histoire ; deux princes qui furent menés par leurs ministres comme les troupeaux sont conduits par les pasteurs ; deux princes, esclaves dans le palais, enfans dans le conseil, étrangers aux armées, qui ne conserverent l'empire que parce qu'ils le donnèrent tous

(a) Gratien, Valentinien et Théodose. C'est la seconde au code DE CRIM. SACRIL.

(1.) SACRILEGII INSTAR EST DUBITARE AN IS DIGNUS SIT QUEM ELEGERIT IMPERATOR , ibid. Cette loi a servi de modèle à celle de Roger dans les constitutions de Naples, lit. IV.

(c) La loi cinquième , AD LEG. JUL. MAJ. cod. IX, 1. VIII. (d) Arcadius et Honorius.

les jours. Quelques uns de ces favoris conspirèrent contre leurs empereurs. Ils firent plus , ils conspirèrent contre l'empire; ils y appelèrent les Barbares ; et, quand ou voulut les arrêter, l'état était si faible qu'il fallut violer leur loi, et s'exposer au crime de lèse-majesté pour les punir. · C'est pourtant sur cette loi que se fondait le rapporteur de monsieur de Cinq-Mars (a), lorsque, voulant prouver qu'il était coupable du crime de lèse-majesté pour avoir voulu chasser le cardinal de Richelieu des affaires, il dit : « Le crime qui touche la personne des ministres des princes est réputé, par les constitutions des empereurs , de pareils poids que celui qui touche leur personne. Un ininistre sert bien son prince et son état; on l’ôte à tous les deux; c'est comme si l'on privait le premier d'un bras (b), et le second d'une partie de sa puissance. » Quand la servitude ellemême viendrait sur la terre, elle ne parlerait pas autrement.

Une autre loi de Valentinien , Théodose et Arcadius (c), déclare les faux-monnayeurs coupables du crime de lèse-majesté. Mais n'était-ce pas confondre les idées des choses ? Porter sur un autre crime le nom de lèse-majesté, n'est-ce pas diminuer l'horreur du crime de lèse-majesté.

(a) Mémoires de Montrésor , tome 1.

(b) NAM IPSI PARS CORPORIS NOSTRI SUNT. Même loi, au code AD LEG. JUL. MAJ.

(c) C'est la neuvième au code Théod, DE FALSA MONETA.

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